The Batman : Robert Pattinson et Matt Reeves
Warner Bros.

Matt Reeves et Robert Pattinson se confient sur leur réinvention du Chevalier Noir. Rencontre.

Avec The Batman, Matt Reeves et Robert Pattinson ressuscitent le justicier de Gotham dans une vision plus sombre et plus réaliste. Pour Première, ils expliquent comment ils ont choisi de transformer l’icône absolue des comics et ce qu’ils ont fait du Chevalier noir.

Chaque nouvelle incarnation de Batman au cinéma est un coup de poker : si le film est bon, vous êtes un demi-dieu. Mais si vous vous plantez, on vous tombe dessus à bras raccourcis…
Robert Pattinson
: Ah ah ah, excellente entrée en matière !

Qu’est-ce qui motive la prise de risque ?
Matt Reeves :
Je suis sûr que Robert aura plein de choses à vous raconter là-dessus ! De mon côté, j’avais évidemment tout ça en tête… Voilà le souci : la pandémie a tout changé dans l’industrie, et le résultat, c’est que les films qui sortent au cinéma sont le plus souvent basés sur des franchises préexistantes, des histoires avec lesquelles les gens sont familiers. En tant que réalisateur, ça devient de plus en plus dur de faire quelque chose qui vous fasse vibrer. Ceci étant dit, je crois que si le mythe résonne assez en vous quand vous tournez un film de franchise, alors il est possible d’en faire une oeuvre personnelle. J’aime Batman depuis l’enfance parce que n’est pas un super-héros traditionnel, d’ailleurs ce n’est même pas un super-héros. Batman, c’est un conte psychologique. Ça m’attirait follement, mais en même temps j’étais bien conscient que de grands films nous précédaient. Donc j’ai dit à Warner Bros. qu’il fallait me laisser la liberté de faire le film Batman définitif.

C’était la seule façon de l’envisager ?
MR
: Oui ! Impossible de se lancer à moitié dans un Batman, impossible de le faire en dilettante ! Il faut viser les étoiles. Ça ne veut pas dire qu’on y arrivera, mais si on part sans ambition, ça sera forcément une catastrophe. Je n’aurais pas toléré de me louper sur le personnage de comic book que j’aime le plus. À partir de là, il fallait un angle fort. L’origin story a déjà été parfaitement racontée par le passé, donc c’était hors de question. Le casse-tête était de raconter, du point de vue de Batman, une histoire où il serait en chute libre, broyé. Parce que le piège, c’est de se faire déborder par la galerie de méchants - qui ont un charisme fou - et de se retrouver avec un Batman en second couteau. Il fallait que le processus de résolution du crime sur lequel il enquête soit lié à quelque chose de très personnel pour lui. Il fallait le secouer jusqu’au plus profond de son être.

RP: Pour en revenir à ce que votre question initiale, moi je n’ai pas ressenti la pression jusqu’à dernièrement (Rires.) Quand on tournait, je n’y pensais absolument pas. Au départ, j’ai rencontré le producteur Dylan Clark pour autre chose. J’étais hyper éloigné de tout ce qui se tramait autour de Batman, mais j’avais vu sur IMDB que Dylan bossait dessus. Et je suis incapable de vous dire pourquoi, mais je lui ai demandé : « Au fait, qu’est-ce qui se passe avec Batman ? » À la seconde où j’ai posé la question, je me suis rendu compte que c’était ça que j’avais envie de faire, que quelque chose me parlait dans ce personnage. Et pourtant je n’y avais jamais réfléchi, je n’ai même jamais auditionné pour un film de super-héros. Je faisais du cinéma complètement à l’opposé et j’étais très heureux de tourner dans des films chelous !


 

La trilogie The Dark Knight a été un succès critique et public qui a imposé un nouveau ton à la franchise. À quel point avez-vous été obligé de définir The Batman en fonction des films de Christopher Nolan ?
MR
: (Il souffle) C’est compliqué. J’adore cette trilogie, mais de toute façon on a toujours l’intégralité de l’histoire du cinéma derrière soi dès qu’on réalise un film, non ? (Il réfléchit) Il me semblait important de nous différencier des Batman de Christopher Nolan. Pour autant, je suis certain qu’on va nous comparer parce qu’on prend le mythe très au sérieux, même s’il y a un côté « pop » affirmé. Nolan et ceux qui ont participé à ces films étaient fans des romans graphiques et si on se rejoint sur quelque chose, c’est sur cet amour des comics. 

Quand même : The Batman semble bien plus tendre vers le « réalisme » nolanien que vers la fête foraine burtonienne. 
MR
: Il est certain qu’on est très loin du ton des films de Tim Burton… Le réalisme était dans mon cahier des charges, c’était pour moi l’unique façon de raconter cette histoire comme je l’envisageais.

RP : On en est à combien de films Batman ? Pas loin de dix ? Et ce n’est pas comme s’il y avait eu une série de ratés. On ne se voyait pas comme les sauveurs de la franchise ! Évidemment que ça allait être compliqué de ne pas se répéter. Mais je crois sincèrement que la tonalité de The Batman n’a rien à voir, c'est une autre vision du personnage. Dans les comics, Batman est quelqu’un de plus… instable. Si on lit entre les lignes, c’est très triste en fait. Alors qu’au cinéma, c’est toujours son côté héroïque qui est mis avant. The Batman fait l’inverse, on capte le bouillonnement intérieur du personnage. À mon avis, le seul autre à y parvenir est le film d’animation Batman contre le Fantôme Masqué [de Bruce Timm et Eric Radomski, 1992]. Quand je l’ai vu, ça a fait tilt : être Batman est une sorte de malédiction, c’est un fardeau. Mais bon mec, c’est toi qui l’as décidé, non ? « Non non non, je DOIS être Batman. J’ai été choisi, pas l’inverse. » Je crois qu’on n’a jamais vraiment vu ça dans un film live.

MR : C’est un type qui tente de régler ses névroses en faisant le justicier et en remettant sa vie en jeu nuit après nuit. Il est presque accro à ça, comme on peut l’être à une drogue. J’en reviens à ce que je vous disais : ce n’est pas un super-héros. Il y a un élément très précis qui a été charnière : même dans les films de Nolan, aussi réalistes qu’ils soient, Batman peut apparaître et disparaître magiquement sans laisser de trace. Aucun problème avec ça, c’est une convention des comics et Nolan s’en amuse. Mais la révélation que j’ai eu en relisant la BD Batman : Year One de Frank Miller, c’est qu’il n’y a rien de fonctionnel ou de pratique à être Batman. Concrètement, ça se passe comment ? Comment tu te promènes en ville ? Tu ne peux pas rentrer dans une épicerie pour t’acheter à boire avec le costume ! Tu ne peux même pas être Bruce Wayne, parce qu’il est trop connu ! Dans le comics, Wayne prend donc brièvement l’identité d’une sorte de quidam qui ressemble au Travis Bickle de Taxi Driver. D’ailleurs Miller le dit lui-même dans ses notes au dessinateur David Mazzucchelli : « On dirait qu’il a gagné un concours de sosies de Travis Bickle. » Idée géniale. Frank Miller essaie d’ancrer quelque chose d’improbable dans une forme de réalité, il se demande ce qui se passerait « en vrai ». Et pour que ça marche, il faut une troisième itération du personnage. Donc on a fait ça dans le film, et Robert et moi nous sommes creusé la tête pour savoir à quoi devrait ressembler ce mec. C’est le genre d’idée qui nous a beaucoup guidés dans la conception du film.

Mais dans cette époque où l’offre superhéroïque est foisonnante et où seul Joker remporte des Oscars, est-ce que l’unique moyen d’être pris au sérieux est d’être de plus en plus sombre, de plus en plus grave ?
MR
: Non, pas forcément. Le ton du film n’est que l’expression d’une vision, pas un argument marketing. Et puis The Batman n’est pas complètement sinistre, il y a des trucs drôles dans le film. Mais par contre ce ne sont pas des blagues. Quand on a commencé à travailler ensemble, Robert m’a dit un truc très juste et en fait très marrant : « Batman n’a aucun sens de l’humour. » Donc il peut dire des choses drôles, mais sans essayer de l’être. Et c’est amusant justement parce qu’il est 100 % premier degré.


 

Parlons des bastons : là-dessus, le film semble s’éloigner de tout ce qui a été fait auparavant. On est dans quelque chose de très brut, très sec.
MR :
Je voulais des combats réalistes, qu’on sente vraiment les coups, parce que c’est l’expression de son tourment intérieur. Tout se qui se met en travers de son chemin doit être démoli. Comme le Bruce Wayne play-boy avait déjà été traité, il fallait trouver un autre angle. j’ai commencé à l’imaginer comme un aristocrate, quelqu’un qui serait presque d’une lignée royale, et à qui il serait arrivé une tragédie. J’écoutais Something in the Way de Nirvana en écrivant, et petit à petit, j’ai eu l’idée d’une rock star décadente, qui regarde le monde s’effondrer autour d’elle. Et ça voulait dire qu’il n’allait pas être baraqué, mais plutôt mince et fort à la fois. Plus tactique, plus agile. Il s’est entraîné lui-même, il sait exactement là où ça fait mal quand il frappe quelqu’un. Une scène du trailer le résume bien : celle où l’on voit Batman électrocuter un type avec son taser. Je voulais une brutalité façon Les Affranchis, quand Henry Hill défonce un mec avec sa crosse de flingue. Dans le film, Henry est celui qui te présente des gens vraiment flippants, mais quand il fait ça, tu sais qu’il fait désormais partie de la bande. Robert a tout de suite compris l’idée. 

RP : Il y a cette règle chez Batman : il ne doit pas tuer. Ça peut s’interpréter de deux façons. Soit il ne veut infliger que la punition adéquate, soit il a envie de tuer et son self-control l’en empêche ! Je l’ai envisagé ainsi dès la répétition du premier combat, je trouvais ça plus marrant : quelque chose en lui a juste envie de trancher la gorge du mec ! Je me suis dit que s’il passe ses nuits à chasser les criminels, c’est impossible qu’il n’y prenne pas de plaisir. Il souffre et c’est un désir qui le submerge. Et à force de frapper, son esprit s’éclaircit, il se calme, il atteint un état proche de la plénitude. Je suis sûr que dans ce premier combat, il arrive à se convaincre que chaque type en face de lui est celui qui a tué sa mère (Rires.) Et donc ça lui permet de déverser toute sa rage

Vous semblez avoir construit toute une histoire autour de ce Batman. Comment incarne-t-on un personnage avec une telle puissance mythologique ? Chaque acteur qui s’y est frotté a dû se mettre dans son ombre pour le rendre crédible.
RP
: C’est tout à fait vrai. Pour vous résumer le truc : c’est dur ! Il faut se laisser porter par la silhouette du costume, parce qu’elle a une puissance extrêmement forte... et en même temps, tu ne peux pas tout le temps te reposer là-dessus. (Rires.) Mais bon, il y a des scènes où ça ne sert à rien de résister. Tu te raccroches au masque, qui en dit tellement plus que ton langage corporel ou n’importe laquelle de tes idées. Et puis au fil du temps, tu découvres qu’il existe une façon de se laisser aller, de « rayonner » à travers le costume. (Il rit en réalisant ce qu’il vient de dire). Je m’explique : Batman, c’est tempête sous un crâne. Ça peut sembler un peu ridicule, mais il se produit quelque chose si tu laisses son esprit – ce que tu imagines être son esprit – parasiter le tien. Tu remarques des différences assez subtiles dans ta façon de bouger et dans ton regard. C’est inconscient, mais ça s’installe. Je me sentais très vivant dans le costume, il y avait comme une énergie. Plus le temps passait, plus je la ressentais. Au bout d’un moment j’ai même arrêté de quitter le plateau après mes prises, je me posais dans un coin. Je vivais à Gotham !

Donc il y a quelque chose du domaine de l’immersion, une vraie construction psychologique du personnage ?
RP
: Ouais, mais si ce n’était pas un film Batman, ça n’aurait aucun sens ! Ça fonctionne dans la logique interne du film, vous voyez ce que je veux dire ? Quand tu commences à jouer Batman - et j’imagine que c’est pareil pour tous ceux qui l’ont fait avant moi -, tu t’es fait ton idée du personnage. Sauf que tu te rends vite compte que si tu veux le jouer « en vrai », ça va être bien plus compliqué que prévu. Si t’as juste envie de te dire : « Bon, c’est Batman, rien de sorcier », c’est sûrement possible, hein. Mais tu dois finir par perdre toute confiance en toi : « Qu’est-ce que je fous dans cette tenue ? C’est débile. » Donc il faut avoir des fondations solides, vraiment croire à ce que tu as mis en place pour créer le personnage. Et d’ailleurs Bruce Wayne ne fait rien d’autre : il doit se persuader qu'il est Batman quand il met le costume.


 

Mais ce Batman vous inspire parce qu’il ressemble à un personnage de film indépendant dans lequel vous auriez pu jouer ? Vous auriez incarné Superman, on aurait froncé les sourcils, mais Robert Pattinson en Batman, ça fait sens…
RB
: (Il fait « oui » de la tête avec un petit sourire)

MR : En tout cas, c’est ce qu’il a montré dans le cinéma indé qui a fait je le voulais pour le rôle. Je savais qu’il pourrait apporter la profondeur nécessaire au personnage, révéler à l’écran un trouble intérieur. On s’appuie sur le personnage plus que sur l’univers finalement, et pour ça tu as besoin d’un acteur de grand calibre. Robert a fait ce qu’aucun Batman n’a dû faire auparavant : montrer des émotions en portant le costume et le masque. Et ça, c’est un boulot de dingue.

RP : Le plus compliqué, ce sont les longs dialogues dans la peau de Batman. Sur le papier, ça a l’air facile. Mais quand tu le fais vraiment…

MR : Mais pour vous répondre, il y a un côté film indé, c’est certain. Pour autant, c’est surtout un film noir.

RB : Ouais, un film d’enquête et un film noir. D’ailleurs en lisant le scénario, j’ai beaucoup pensé à Klute [réalisé par Alan J. Pakula, 1972]. Le truc intéressant, c’est qu’ici Batman est un vrai détective mais qui vit pratiquement dans le caniveau. ll n’est nulle part chez lui, sauf dans la rue quand il porte le costume. En gros, il vit une vie de criminel sans commettre de crimes ! J’ai senti que je pouvais tirer quelque chose de ça. De toute façon, je ne pouvais jouer un super-héros que s’il était vraiment dirty ! (Ils explosent de rire tous les deux).

Dans les comics, Batman est censé être le plus grand détective du monde. Tous vos prédécesseurs ont un peu délaissé cette caractéristique du personnage. Vous avez au contraire choisi de la mettre en avant.
MR :
L’aspect détective occupe même une grande partie de The Batman. Mais vous avez raison, ça a toujours été anecdotique dans les autres films. L’explication est simple : c’est hyper galère ! Le gros challenge, c’est d’expliquer comment et pourquoi un type avec un costume de chauve-souris débarque sur une scène de crime (Rires.) Robert m’a dit un truc que j’adore : « Je crois qu’il faut presque le voir comme un chaman dans ces moments-là. » Il y a de ça. Et puis le fait même d’être masqué le met à part. Il n’a pas besoin de penser à sa façon de réagir face aux autres, donc ses sens sont aiguisés, sa conscience est accrue. C’est quelqu’un qui n’a jamais géré son deuil et qui met tout ça sous le tapis se focalisant sur les détails, en reliant les indices… en devenant un grand détective. Un pur bloc de névroses qui investigue, façon Sherlock Holmes. Et ce qui est très dur à gérer pour Batman, c’est que son plus grand pouvoir est l’anonymat. Sans ça, les gens se diraient : « Bruce Wayne a pété les plombs, il se promène avec un masque. » On le prendrait pour un dingue, il perdrait tout pouvoir si son identité était révélée. Et ce qui est perturbant dans cette série de meurtres, c’est qu’à chaque fois, le coupable laisse une carte de visite à l’attention de Batman. Il ne comprend pas pourquoi on lui écrit, et ça le perturbe beaucoup : « Personne n’est censé me connaître. »

C’est pour tester les limites de son côté détective surdoué que vous lui opposez le Riddler ?
MR
: En partie. J’essayais d’imaginer ce que ça donnerait si un criminel portait un costume dans la réalité. Et j’ai pensé au tueur du Zodiaque, qui s’était fabriqué une cagoule de bourreau avec son propre insigne dessus. Dans un sens, c’est l’un des premiers vilains du monde réel ! Et comme il laissait aussi des messages chiffrés et des énigmes pour jouer avec la police, je me suis dit : « Mais bien sûr, c’est le Riddler. » L'idée a fait son chemin et je lui ai trouvé une grande quête, une mission politique liée à la ville, une volonté de révéler des vérités qui doivent l’être. Ça me permettait de raconter en creux l’histoire de Gotham - une métaphore d’un monde corrompu et décadent, comme l’est Los Angeles dans Chinatown - tout en troublant Batman avec une affaire dans laquelle il est intimement imbriqué. Et mon Riddler est quelqu’un qui utilise lui aussi le pouvoir de l’anonymat pour parvenir à son but : quel meilleur ennemi pour Batman que quelqu’un qui fait écho à lui-même ?

The Batman, le 2 mars au cinéma.