Enorme avec Jonathan Cohen et Marina Foïs
Avenue B Productions et Vito Films

Une comédie déjantée sur la maternité non désirée. La rédaction de Première est divisée.

Pour

Après trois films réalisés en mode commando, sans argent ni trompette, trois “petits” films fauchés qui, à défaut d’afficher de grandes ambitions, témoignaient d’un humour singulier et d’une vitalité inespérée, Sophie Letourneur passe à la vitesse supérieure. Elle dispose notamment cette fois de grands acteurs rompus à la comédie, des “bêtes” de scène, j’ai nommé Marina Foïs et Jonathan Cohen. Associés récemment dans Papa ou Maman 2 (il n’y a pas de hasard), ces deux fous furieux s’en donnent à cœur joie dans les rôles respectifs de Claire, froide pianiste de renommée mondiale, et de Frédéric, son homme à tout faire -y compris au lit. Le jour où ce dernier la met enceinte à son insu, c’est le début des emmerdes : Claire nie sa grossesse, Frédéric fait une couvade. Et le déluge de quiproquos de s’abattre d’autant plus drôlement sur les deux protagonistes que Letourneur nous fait complice des mauvais tours de Frédéric. Substitution de la pilule de Claire, visite à un chaman “formé à Mâcon”, cours d’accouchement où une sage-femme lui apprend à faire perler du colostrum d’un faux sein... Sous ses dehors de franche déconnade au rythme effréné, Énorme dit des choses sur la maternité non désirée, sur l’encombrement, au sens propre comme au figuré, qu’elle suppose. Sophie Letourneur pousse le bouchon de la métaphore très loin, à des hauteurs « farrelliennes », en affublant Marina Foïs d’un ventre démesurément conique, déformation grotesque qui illustre par l’absurde son ressenti et sa condition. Quand on est parent, impossible de ne pas s’identifier aux situations et aux dialogues (“relâche l’anus !”) à peine caricaturaux décrits dans le film tant ils collent au dérèglement psychologique inhérent à la grossesse. Pour les autres, Énorme fait office d’avertissement... sans frais.
Christophe Narbonne

 

Contre

Qu’est-ce qui est vraiment Enorme ici, outre ce ventre que Claire (Marina Foïs, unplugged), enceinte, voit soudain démesuré et encombrant ? Tout peut-être : l’argument, les situations... Dans une comédie qui se voudrait « farrellienne », on devrait se foutre évidemment de la mesure. Ce serait un cinéma de greffes, d’excès où l’hybridation du réel finit justement par nous renvoyer en pleine gueule les normes d’une vie droite à pleurer. Sauf que pour que ça marche, il faut pouvoir opérer une bascule, ouvrir une brèche dans ce réel, le refaçonner pour y installer à nouveau du naturel (c’est le propre de la comédie en particulier et du cinéma dit de genre en général). Sophie Letourneur n’y parvient pas, cherchant avant tout à éprouver l’efficacité des situations qu’elle met en place. C’est fait avec application mais aucune de ces situations ne semble interagir pour produire une tension. La réalisatrice s’accroche ainsi au réel (les deux interprètes sont clairement plongés au cœur d’une vérité documentaire) par prudence et facilité. Résultat, on ne dépasse donc jamais l’anecdote. Et le film de ressembler à un bout à bout de programmes courts d’avant JT. Une impression renforcée par la photo désespérément plate du film et au- delà d’un certain dépouillement dans le cadre, du peu d’idées de mise en scène à se mettre sous la dent. Enorme n’a rien de l’objet curieux difficilement malléable qui viendrait traduire les frustrations, les manques et les espoirs - bref le dérèglement psychologique que provoque l’attente d’un enfant chez l’homme et la femme - mais un jeu de quilles. Des quilles sagement remises en place pour le joueur suivant. La seule bonne idée qui infuse tout au long du film est l’effacement progressif de Claire dont le libre arbitre est gommé au profit de Frédéric en surmoi total (Jonathan Cohen n’a aucun mal à occuper toute cette place). C’est beaucoup trop peu. Pas si énorme donc.
Thomas Baurez

Enorme, en salles le 2 septembre 2020