Angoulême 2020: Les Joueuses, Sous le ciel d'Alice, Le Discours
Rouge Distribution- Ad Vitam- Le Pacte

Chaque jour, retour sur trois temps forts de l’édition 2020 du festival du film francophone

Le film : Les Joueuses de Stéphanie Gillard

Elles ont beau ne pas avoir décroché la Une de L’Equipe après leur exploit (une cinquième Ligue des Champions d’affilée), les footballeuses de l’Olympique Lyonnais assurent. Là où les garçons du PSG fatigués après leur finale perdue ont fait repousser leur match suivant, elles tiennent leur engagement : venir à Angoulême, deux jours après leur victoire défendre Les Joueuses de Stéphanie Gillard, une réalisatrice qu’on a découvert en 2018 avec The Ride, un passionnant documentaire sur le peuple sioux au cœur des grandes plaines du Dakota. La voici donc de retour au milieu d’une autre tribu. La meilleure équipe de foot féminine de France et d’Europe : l’Olympique Lyonnais. Car alors que son homologue masculine court en vain après un trophée européen, l’équipe de Wendy Renard fait parler la poudre et les chiffres : 7 victoires en 9 finales de Ligue des Champions ! Stéphanie Gillard explore en mode Les Yeux dans les Bleus les coulisses de cet art de la gagne en promenant sa caméra des entraînements aux vestiaires, de la cantine aux matchs… A chaque seconde de ces 90 minutes – le temps d’un match ! -, on sent l’œil de la connaisseuse et de la passionnée, en particulier dans la manière de retranscrire à l’écran – par l’image et plus encore par le son – ce que les joueuses ressentent sur le terrain, en ne faisant jamais l’erreur de singer la mise en scène télévisuelle de ce spectacle. Mais, surtout, sans forcer le trait, sans la moindre voix- off explicative, elle raconte avec Les Joueuses, une magnifique histoire de transmission entre les différentes générations de joueuses et signe une œuvre d’autant plus féministe qu’elle suggère plus qu’elle ne martèle les différences de traitement entre hommes et femmes dans ce sport roi (leur Président, si essentiel dans leur ascension qui va malgré tout zapper leur finale de Coupe d’Europe féminine pour assister à un simple match de championnat de France de son équipe masculine…). Emballant et pertinent, un documentaire à ne pas rater !

(en salles le 9 septembre)

 

L’actrice : Alba Rohrwacher dans Sous le ciel d’Alice

Son geste cinématographique est ambitieux. Lauréate du César du court métrage d’animation 2015 avec Les Petits cailloux, la franco- libanaise Chloé Mazlo raconte ici le destin d’une jeune Suissesse aventureuse qui, dans les années 50, quitte son pays natal pour devenir employée de maison à Beyrouth où elle va tomber amoureuse d’un astrophysicien libanais (Wajdi Mouawad, excellent) qui travaille à envoyer son premier compatriote dans l’espace. Sous le ciel d’Alice s’ouvre donc comme une comédie romantique malicieuse et espiègle dans un mélange audacieux et parfaitement orchestré d’animation et de prises de vue réelles. Il y a quelque chose de volontairement désuet dans l’atmosphère visuelle créé par la directrice de la photo Hélène Louvart (Heureux comme Lazzaro). Comme si on feuilletait un album de cartes postales anciennes. Mais ce Paradis va devenir un enfer quand vont éclater la première guerre du Liban et les tragédies intimes et collectives qui en découlent. Pour autant, Chloé Mazlo ne change pas de style visuel et le contraste rend encore plus puissants et intenses la descente aux enfers d’un pays et le refus pour cette exilée volontaire de laisser tomber ce Liban qu’elle a fait sien. Et pour ce personnage riche et lumineux, Chloé Mazlo a eu la merveilleuse idée de faire appel à Alba Rohrwacher. Car elle est exactement à l’image de son film. A l’aise sur tous les terrains (Amore, Hungry hearts, Les Merveilles, Les Fantômes d’Ismaël…) avec une puissance et une profondeur jamais forcées, incroyablement naturelles. Rares sont les comédiennes qui peuvent vraiment tout jouer. Voilà pourquoi Alba Rohrwacher est aujourd’hui l’une des plus grandes en activité. (en salles en 2021)

 

L’acteur : Benjamin Lavernhe dans Le Discours     

Les éclats de rire qui ont ponctué sa projection et la longue, très longue standing ovation qui a suivi forment le meilleur des présages pour Laurent Tirard et la réussite d’un pari, qu’il a présenté sur scène en introduisant ce qui allait suivre. L’envie après des projets plus imposants en termes de moyens (Le Petit Nicolas, Un homme à la hauteur, Le Retour du héros…) de faire un deuxième premier film. De revenir à cet effet de surprise qui avait prévalu à la découverte de Mensonges et trahisons et plus si affinités. Le Discours met en scène un trentenaire, Adrien, attablé dans un dîner de famille d’autant plus interminable que son esprit vagabonde ailleurs. Dans l’attente d’une réponse à son texto de sa copine avec qui il est pleine séparation. Et dans l’angoisse par avance de ce qui vient de lui demander le compagnon de sa sœur : faire un discours à leur mariage. Et sur ce point de départ en terrains connus, Laurent Tirard propose une variation virtuose et génialement ludique car truffée de trouvailles de mise en scène jamais gratuites mais en adéquation avec l’esprit d’Adrien qui ne cesse de se promener entre passé (les souvenirs des moments doux et joyeux avec sa compagne dont il ne veut pas faire le deuil), présent (l’attente angoissante de la réponse à son SMS comme un possible redémarrage d’une histoire « en pause ») et futur (ses projections autour de son discours à venir et des réactions dans la salle). Adrien s’y déploie ici en trois dimensions : lui- même, via son double venant lui donner des conseils et comme narrateur de cette histoire face caméra. Mais pourtant jamais Le Discours ne tombe dans le piège du film- concept. Il en est même l’antithèse par sa fluidité, son refus de casser les cadres qui pourraient l’y enfermer et cette manière subtile d’évoquer toutes ces petites habitudes de la vie (en amour, en famille…) qui nous horripilent jusqu’au jour où on en devient profondément nostalgique. Hilarant, Le Discours se révèle aussi incroyablement émouvant, sans qu’on l'ait vu venir. Et ce tour de magie doit beaucoup à celui qui incarne Adrien. Benjamin Lavernhe. Un génie de la comédie. Un comédien capable de ruptures insensés avec un naturel qui lui donne toujours un coup d’avance. Un comédien qui ne résonne jamais à la seule première personne même dans ce qui constitue le premier premier rôle de sa carrière. Il est à rebours de la notion de performance, jamais dans la démonstration, le tour de force. Mais au service, du texte, des situations, des échanges avec ses partenaires (Sara Giraudeau, Julia Piaton, François Morel, Kyan Khojandi, Ghislaine Londez..)  La virtuosité élevée au rang d’art tant elle paraît aller de soi. (en salles le 23 décembre)