The Nest
SND

Ce drame de Sean Durkin, également porté par Jude Law, arrive ce soir sur Canal +.

Après Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó sur Netflix, un autre portrait de femme "en morceaux" débarque en streaming : l’extraordinaire nouveau film du réalisateur de Martha Marcy May Marlene avec la sublime Carrie Coon.

Pieces of a Woman (Netflix) est absolument déchirant [critique]

On a déjà dit tout le bien qu’on pensait de The Nest, formidable mélo chuchoté qui devait sortir en salles à la fin de l’année dernière. La Covid en a décidé autrement et le hasard des calendriers permet désormais d’enrichir un peu plus la vision de ce film hypnotisant. À quelques semaines de distance, on peut en effet découvrir Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó et The Nest de Sean Durkin, aux effets de résonances passionnants. Si la beauté formelle de The Nest doit beaucoup à la photo automnale de Mátyás Erdély, l’ancien chef op de Mundruczó, ce sont surtout les thèmes centraux qui rapprochent ces deux films.  Il s’agit d’abord de deux beaux portraits de femmes. Deux reportages à vif sur des écorchées de la vie, soutenus par une mise en scène qui creuse l’énergie de ses personnages et s’en nourrit même. Dans Pieces of a Woman, la mort d’un nourrisson provoque la dissolution d’un couple. Dans The Nest, c’est l’exil qui signe l’effritement de la famille et la remise en cause du statu quo. À chaque fois, on glisse de l’espace du couple à la figure de la femme, qui doit se rassembler,  résister, ne pas rompre. De fait, si Allison (le coeur battant de The Nest) et Martha (l’héroïne de Pieces…) se ressemblent autant, c’est qu’elles représentent chacune à sa manière l’antithèse de "la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie", comme écrivait Simone de Beauvoir dans La Femme rompue. Jusque-là, elles maîtrisaient leur environnement, mais un événement traumatique fait tout exploser…

EN TRANSE. Ce n’est sans doute pas un hasard si des scènes d’ivresse et de danse libératoire se font écho dans les deux films. Comme si Kornél Mundruczó et Sean Durkin (réalisateurs pourtant très différents) s’affirmaient en cinéastes du flux, pratiquant tout à coup un art où les corps sont pris de vitesse et cherchent une issue par la transe. En épousant le point de vue de leurs héroïnes, c’est au fond la rythmique des pulsions qui prend le pas sur la raison. L’ombre de Cassavetes plane évidemment sur ces deux beaux films, d’un point de vue formel (les longs plans séquences, l’aspect théâtral parfois ouvertement affirmé), mais surtout dans cette manière d’écouter, de (vraiment) regarder une femme s’abîmer pour mieux renaître. Dans un entretien qu’elle nous avait accordé, Carrie Coon, la star de The Nest, citait d’ailleurs Gena Rowlands comme référence absolue de son interprétation. Dans ce film, l’actrice est de fait éblouissante de classe et de beauté légèrement asymétrique. Pour jouer Allison, qui voit son monde s’écrouler quand elle quitte son nid américain, Sean Durkin a bien fait de choisir cette actrice époustouflante, à la fois fragile et blindée. Dans The Leftovers, Coon avait exploré les notions de perte et de chagrin comme peu d’actrices avaient su le faire avant elle. Dans la saison 3 de Fargo, elle avait su jouer une flic tour à tour téméraire et dévastée (par l’inhumanité du monde qui l’entourait).

INCARNATION AU SOMMET. Ce sont tous ces registres qu’elle arpente de nouveau dans ce film. Mais en ne passant que par le jeu et l’incarnation. En multipliant les plans transitionnels (où on la voit fumer une clope dans la voiture, monter à cheval ou bien travailler dans une ferme comme pour refuser le rôle de la femme au foyer que lui a assigné son mari), Durkin révèle progressivement ses fêlures et des facettes supplémentaires de son personnage. Sans dialogue, sans discours. On évoquait Cassavetes, on pourrait citer Bergman. Beauté blonde comme Liv Ullman ou Bibi Andersson, Coon emmène The Nest vers la paranoïa et l’angoisse par la seule force d’un regard ou d’un sourire inquiet. Au fond, Sean Durkin (comme Mundruczó dans Pieces of a Woman) essaie de décrire des émotions et des états psychologiques féminins. Avec une délicatesse précieuse, et aidé par une comédienne au sommet de son art.

The Nest, diffusé directement sur Canal + ce soir, est aussi disponible en replay sur le site de MyCanal. Bande-annonce :

Festival de Deauville 2020 : le triomphe de The Nest [palmarès]