Le Blues de Ma Rainey : bande-annonce officielle avec Viola Davis et Chadwick Boseman
Netflix

Dernière apparition à l’écran du regretté Chadwick Boseman, ce drame d’époque militant devient malgré lui un hommage posthume à l’acteur et à ses engagements politiques.

Dramaturge reconnu (également réalisateur de films directement sortis chez nous en VOD), George C. Wolfe a été choisi par le producteur Denzel Washington pour porter à l’écran la pièce d’August Wilson, Ma Rainey’s Black Bottom. Il n’y a pas de hasard : l’acteur avait pour sa part déjà adapté une autre œuvre de Wilson, Fences, qui avait valu à Viola Davis l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2017. Celle-ci rempile d’ailleurs en incarnant Ma Rainey, chanteuse surnommée “la mère du blues” pour son apport à ce genre musical majeur... 

Une telle réunion de talents pour un projet qui rend hommage à une figure majeure de la communauté afro-américaine s’inscrit clairement dans la mouvance du courant Black Lives Matter dont Washington et Davis sont deux figures actives et dont Wilson, mort en 2005, est devenu une icône posthume. Ce préambule permet de mieux saisir les enjeux au cœur du Blues de Ma Rainey dont l’action se situe dans les années 20, à un moment charnière de la carrière de la chanteuse : au sommet de sa gloire, elle est sur le point d’entamer un lent déclin et de céder son trône de reine du blues à la jeune Bessie Smith qu’elle a formée -le film y fait rapidement allusion au détour d’un dialogue.

En mode #BLM
Ma Rainey ne focalise pas toute l’attention. Le récit s’attarde aussi sur ses musiciens et plus particulièrement sur son trompettiste, Levee (personnage inventé, interprété par Chadwick Boseman), jeune homme ambitieux qui tente d’imposer ses arrangements modernes et dansants à l’intransigeante Ma. Wolfe orchestre savoureusement leurs différends en se reposant sur les performances des acteurs et sur la langue de Wilson plus que sur sa mise en scène, comme prisonnière de l’unité de lieu -un studio d’enregistrement où Ma Rainey et ses musiciens doivent livrer un album.

La théâtralité de ces joutes verbales, nerveusement montées, joue paradoxalement en faveur du film dont l’objectif affiché est de dénoncer le racisme sous-jacent dont se rendent coupables les deux producteurs blancs. « Il n’y a que ma voix qui les intéresse, dit Ma. Irvin est mon manager depuis six ans et il ne m’a invitée qu’une seule fois chez lui pour chanter devant ses amis. » Le message est clair et irrigue le propos qui ne fait pas pour autant l’impasse sur la duplicité ou l‘opportunisme de certains.

Le cri de Boseman
On ne va pas se le cacher : le film présente un intérêt extra-cinématographique - et un peu morbide - avec la présence au générique de Chadwick Boseman, dans son dernier rôle. Amaigri par la maladie, l’acteur est néanmoins totalement investi dans son personnage (qu’il savait sans doute être le dernier), incarnation d’une rébellion en apparence soft mais déterminée contre l’establishment blanc, nourrie par une tragédie familiale. « Me cherchez pas sur les Blancs ! », hurle-t-il aux autres musiciens qui moquent son côté fuyant dans LA scène du film.

Un moment cathartique pour Levee et, peut-être aussi, pour Boseman qui laisse filtrer, à travers son personnage de trompettiste ambitieux une radicalité qu’on ne  soupçonnait pas chez lui, le proche de la future vice-présidente américaine Kamala Harris qui, à sa mort, l’a qualifié d’ami et de collègue. Un autre moment du film prend, avec le recul, une dimension douloureuse, celui où Levee s’adresse violemment à Dieu qui l’aurait abandonné. « Vas-y, détourne-toi de moi ! », crie-t-il d’un air de défi, les yeux tournés vers le plafond et embués de larmes. Difficile de ne pas y voir une supplique personnelle de l’acteur qui n’a jamais paru aussi fragile, désespéré et sincère à l’écran. Plus qu’un rôle testamentaire, le rôle d’une vie ? 

Le Blues de Ma Rainey, disponible sur Netflix.