Tom Noonan dans Manhunter de Michael Mann
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En 1986, soit cinq ans avant Le silence des agneaux, Michael Mann introduisait au cinéma la figure d’Hannibal Lecter. Ce thriller fondateur ressort en salles.

Au mitan des années 80, Michael Mann a déjà signé deux longs métrages avec des fortunes diverses : le thriller melvillien Le solitaire (The Thief, 1981) et le drame historico-fantastique La forteresse noire (The Keep, 1984). La série Deux flics à Miami, dont il a largement contribué à façonner l’esthétique, bouleverse alors les canons du genre. Manhunter (baptisé Le sixième sens à sa sortie française en 1986) est l’adaptation du roman Dragon Rouge de Thomas Harris dans lequel apparaît pour la première fois la figure du tueur machiavélique Hannibal Lecter (que Mann a rebaptisé ici « Lecktor »). Un « monstre » qui accédera au rang de mythe cinématographique cinq ans plus tard sous les traits d’Anthony Hopkins dans Le silence des agneaux de Jonathan Demme, écrasant littéralement le film de Michael Mann de la mémoire collective. En France, double handicap, le choix du titre créera une impossible confusion avec le méga succès de Sixième sens de M. Night Shyamalan en 1999. Si les fans de Michael Mann n’ont bien-sûr pas attendu pour placer Manhunter dans leur panthéon personnel, sa réapparition en salles en copies restaurées rappelle à quel point ce thriller à l’esthétique inouïe est une merveille.

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Manhunter raconte la traque d’un serial-killer par William Graham (William L. Petersen qui sortait à peine du tournage de Police fédéral Los Angeles de William Friedkin), un profileur rangé des voitures après le traumatisme laissé par une ancienne mission. L’homme accepte finalement de replonger dans une sorte de logique psychologique implacable qui tient autant du réflexe humaniste (protéger la communauté et au-dessus de tout de sa famille du danger) que du don de soi (Mann joue à fond la carte du double maléfique). Cette aspiration inéluctable vers le mal permet à Mann de signer un film purement mental où le monde se reconfigure au rythme des pulsations du héros. Aidé de son chef opérateur italien Dante Spinotti avec qui Mann va signer ses autres chefs-d’œuvre à venir (Heat, Révélations…), le cinéaste joue avec les couleurs à la façon d’un plasticien, créant une césure entre un monde de la nuit angoissant et angoissé (hanté de l’intérieur par un éclairage expressif) et celui du jour dont la clarté fade empêche paradoxalement de « voir ».   

Labyrinthe intime

L’aspect mental oblige aussi à plonger au cœur même des images. La surface de l'écran n’est ici que trompe-l’œil. « Reflets. Miroirs. Images…», égrène ainsi William Graham se passant en boucle les petits films de famille des victimes dont l’apparente banalité fourmille en réalité de signes invisibles.La géométrie de l'espace (cercles, lignes tranchantes, surfaces transparentes…) dessine un labyrinthe intime sur lequel le héros vient sans cesse buter. Ainsi lorsque Graham se retrouve face à Hannibal Lecktor (génial Brian Cox) dans sa cellule immaculée de blanc, on finit par se demander qui est réellement enfermé. Les barreaux deviennent par un jeu de symétrie dans le cadrage, une frontière poreuse. Tel le Orphée de Cocteau,Graham passe d’ailleurs son temps à traverser des "miroirs" et ce, jusque dans la dantesque scène finale.

Le film de Mann sollicite en cela tous nos sens (le titre français ne mentait pas), à commencer donc par notre regard. Et ce n’est pas évidemment pas un hasard si le serial-killer (le flippant Tom Noonan) mutile les corps de ses victimes en leur arrachant les yeux et que la seule personne avec qui il va connaître un peu de chaleur humaine est aveugle.Ici le voyeur ne supporte pas d'être vu en retour.

Si Manhunter, de par son esthétique baroque et sa musique FM, est un sommet eighties, le revoir aujourd’hui détaché de l’environnement qui l’a vu naître, permet de dissiper un malentendu sur un prétendu effet de mode. Mann l’esthète n’a rien d’un publicitaire, ne vend rien par l’image, il interroge inlassablement le médium cinéma à travers une recherche savante des formes. Mann est en cela un possible disciple de Bava et Argento, soit un maniériste post-hitchcockien. Il convient de replacer séance tenante cet objet sensuel et maléfique au centre de l’échiquier.  

Le sixième sens (Manhunter) de Michael Mann. Avec : William L. Petersen, Kim Greist, Joan Allen, Brian Cox… Splendor Films. Ressortie en copies restaurées le 21 octobre.

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