Avatar dans Première
Première/20th Century Studios

En février 2010, alors que son film de SF faisait un carton monumental au box-office, le cinéaste acceptait une nouvelle interview. Une nouvelle fois sans langue de bois !

A l'occasion de la ressortie au cinéma d'Avatar (le 21 septembre), Première fouille dans ses archives. Le film avait été deux fois en couverture du magazine, en novembre 2009 et février 2010, et au coeur de ces deux numéros, James Cameron avait à chaque fois accordé une interview à Mathieu Carratier. Deux longs entretiens que nous partageons aujourd'hui en ligne, en intégralité, tant ils se répondent et sont intéressants à (re)lire au moment où sa suite, La Voie de l'eau, s'apprête enfin à sortir sur grand écran (le 14 décembre exactement)... et que les Na'Vis sont une nouvelle fois en une de notre magazine - disponible dans notre kiosque en ligne.

La première partie (interview de novembre 2009) est à lire ici

Interview initialement publiée dans Première n°396 (février 2010).

Il y a encore deux mois, les sceptiques comparaient ses Na’vi à des Schtroumpfs et se demandaient comment le film allait réussir à rentrer dans ses frais. Aujourd’hui, c’est James Cameron qui rit bleu : Avatar désintègre les records alors que se tourne une page de l’histoire du cinéma.

Ses films ont rapporté 5 milliards de dollars à travers le monde. Pris pour un fou, célébré comme un pionnier, James Cameron est aujourd’hui à la tête des deux plus gros succès de l’histoire du cinéma. Alors qu’Avatar dépasse le score historique de Titanic, il sabre le champagne avec nous dans un entretien exclusif.

PREMIÈRE : La dernière fois que nous nous sommes parlé, vous avez menacé de vous tirer une balle si Avatar était un échec...
JAMES CAMERON :
(Éclatant de rire.) Je rigolais. Vous savez, quand vous êtes père de cinq enfants, vous n’avez pas le droit de vous tirer une balle. Même cette liberté vous est retirée !

C’est la première fois que je peux féliciter quelqu’un qui a passé deux fois la barre du milliard de dollars de recettes au box-office.
Tout me paraît un peu surréaliste à l’heure actuelle. Nous avons bien sûr cherché à faire un film commercial, mais pour qu’Avatar connaisse une telle carrière, il faut qu’il touche les spectateurs sur le plan émotionnel, qu’il les atteigne intimement. Ce que nous n’avions pas forcément anticipé quand nous le tournions.

Êtes-vous satisfait des progrès accomplis par les salles en terme d’équipement pour accueillir la sortie du film ?
Tout s’est bien goupillé. Avatar a mis tellement de temps à se faire qu’entre l’annonce de la mise en chantier du film et sa sortie, les salles ont eu le temps de s’équiper, encouragées par le succès de films d’animation en relief comme Là-haut, Monstres contre Aliens ou L’Âge de glace 3, qui a été un énorme succès. Les exploitants ont soudainement été très motivés par la 3D. Le timing était parfait pour Avatar. Si nous l’avions sorti un an plus tôt, il aurait moins bien fonctionné. Ça aurait été le même film, mais il n’aurait pas atterri sur un terreau aussi fertile.

La 3D est-elle l’argument de vente qui ramènera les spectateurs dans les salles ?
Le cinéma doit proposer une expérience. Quand je vois naître une tendance qui amène les gens à regarder des films sur des écrans de plus en plus petits, sur des ordinateurs portables, voire sur des iPhones, ça me dérange. J’avais d’autres ambitions quand je me suis lancé dans ce business. J’aime le grand écran et j’ai envie de le célébrer, de le maintenir en vie. La 3D m’est apparue comme un moyen de motiver le public à renouer avec l’expérience collective que peut être le cinéma.

Avatar : la révolution technologique de James Cameron

Le plus fascinant, c’est que vous avez disparu sous l’eau pendant douze ans et revenez avec un film qui comprend l’époque et la notion de divertissement contemporain comme aucun autre. Les gens pensaient que vous alliez devoir reconquérir votre trône, mais vous ne l’aviez jamais quitté...
Faire du cinéma, même à l’échelle d’un projet comme Avatar, reste pour moi un processus extrêmement personnel. J’ai écrit Avatar il y a quinze ans. Les thèmes abordés étaient importants pour moi à l’époque et le sont toujours aujourd’hui. Je n’ai pas cherché à tourner un film qui corresponde à un moment précis de notre histoire, mais c’est vrai qu’il y a un écho très clair entre ce que dit Avatar et les préoccupations actuelles des gens. C’est ce qui peut arriver de mieux à un cinéaste, quand la forme et le contenu de son film sont en symbiose avec les attentes des spectateurs. La chance a également joué un rôle important. Je crois que le public avait envie d’un film avec un peu de fond et d’un retour au cinéma après avoir vécu une relation passionnelle avec les écrans de poche et le téléchargement.

Je vous ai trouvé beaucoup trop calme pendant la promotion du film. Vous n’avez jamais eu la trouille ?
J’appelle ça le principe du canard. En surface, je donne l’impression de voguer de manière tranquille, mais si vous regardez sous l’eau, vous verrez que je suis en train de pédaler comme un dingue. La sortie d’un film s’accompagne toujours de stress. J’étais serein pour une simple et bonne raison : j’avais fini. Mon plus gros souci sur Avatar a été de terminer le film en temps et en heure. Je venais de bosser six mois d’affilée sans prendre un seul jour de congé, alors j’étais juste soulagé d’en avoir fini. Après, le bébé est entre les mains du studio, qui va décider d’en faire la promotion d’une certaine manière. Ça marchera ou pas... Mais ce n’est plus de mon ressort. Du coup, j’arrive à atteindre une sorte de « zénitude ». Mais j’ai bien sûr intérêt à ce que le film soit un succès puisque, plus il fait d’entrées, plus j’aurai d’options par la suite. La 20th Century Fox m’a fait confiance, je leur devais un succès. Ils ont douté du film à plusieurs reprises – la dimension écologique, qu’ils m’ont souvent demandé de gommer, leur faisait peur d’un point de vue commercial –, mais ils ont fini par me dire : « C’est ton film, fais ce qui te semble juste. » Quand on vous accorde un tel privilège, vous avez la responsabilité de cartonner.

Vous parliez du marketing. À une semaine de la sortie du film, il n’y avait pas la moindre affiche dans les rues de Los Angeles. C’était limite inquiétant...
Les gens de la Fox ont fait un choix intéressant auquel je ne croyais pas du tout. Ils n’ont jamais vraiment aimé les visages des Na’vi, et les réactions sur les blogs après la diffusion de la première bande-annonce – où on les comparait à des Schtroumpfs – n’ont fait que les terrifier un peu plus. Les producteurs ont alors décidé de mener une campagne défensive là où j’aurais naturellement choisi l’offensive. Ça les a un peu paralysés. Ils ont quand même dépensé pas mal d’argent dans différents médias, nous avions d’excellents partenariats qui ont largement aidé à la notoriété d’Avatar. Au final, je leur ai dit : « Les gars, assurez-vous qu’on démarre bien le premier week-end, et le film fera le reste. »

Le vrai test était le deuxième week-end, qui a été, chose rare, aussi bon que le premier...
C’est vrai. J’ai même dit à la Fox qu’il allait en fait falloir attendre le troisième week-end pour savoir quelle longévité aurait le film. Titanic, que nous avions sorti exactement le même jour, avait profité de la période souvent calme des fêtes de fin d’année et du mois de janvier pour monter en puissance, gagnant plus d’entrées chaque week-end.

Et vous voilà à la tête des deux plus gros succès de tous les temps...
C’est fou ! Et avec deux films qui ne pourraient être plus différents... Ce qu’ils ont en commun, je crois, c’est cette capacité à séduire tous les âges, les hommes comme les femmes. La promotion d’Avatar s’adressait plutôt aux hommes mais, grâce au bouche-à-oreille, les femmes viennent également voir le film et en ressortent émues. Titanic avait marché car les parents pouvaient y emmener aussi bien leurs enfants que leurs propres parents. C’était devenu un succès familial, intergénérationnel, trop vite attribué aux gamines de 14 ans. De la même façon, Avatar est un film qui réussit à toucher toutes les générations.

Pensiez-vous qu’Avatar pourrait battre Titanic ?
Un mois après la sortie, je vous aurais dit qu’il allait dépasser 1,5 milliard de dollars de recettes mais s’arrêterait un peu avant d’atteindre le score de Titanic (1,8 milliard de dollars). Au fil des années, je m’étais préparé psychologiquement à l’éventualité qu’un film batte Titanic au box-office... Je savais que cela allait arriver. Mais je n’aurais jamais imaginé que ça puisse être l’un des miens.

Avatar est un bijou de cinéma [critique]

L’impact d’Avatar ne s’arrête pas là puisque certains spectateurs sont entrés en dépression en réalisant qu’ils ne pourront jamais aller sur la planète Pandora...
S’ils sont aussi déconnectés que ça de la réalité scientifique, alors je ne peux rien pour eux. (Rire.)

Pour combattre la déprime, certains se sont mis à écrire la suite...
Il faudrait les prévenir qu’on va la tourner si ça peut les aider à aller mieux. Nous avons dépensé énormément d’argent pour bâtir ce monde – les arbres, les créatures, les insectes, les poissons, les personnages et leurs multiples expressions... L’avantage, c’est que tout ça existe toujours sur des disques durs en Nouvelle-Zélande. Nous pouvons redonner vie à cet univers en très peu de temps. Reste à trouver l’histoire que nous allons raconter. Il ne s’agit pas de juste recopier le premier. J’ai déjà quelques bonnes idées pour un deuxième, voire un troisième film. Il faut maintenant que j’arrive à les structurer de façon satisfaisante. Je ne sais pas combien de temps cela prendra.

J’ai du mal à imaginer une suite dans le sens où Avatar est un film qui se suffit totalement à lui-même... C’était aussi le cas de La Guerre des étoiles, et pourtant, même si ça lui a pris du temps, George Lucas a réussi à imaginer une nouvelle intrigue qui a donné L’Empire contre-attaque. Quand vous avez des personnages, un univers, un style et un rythme que les spectateurs apprécient, ils sont prêts à écouter un nouveau morceau qui serait une variation sur ce même thème. Le secret, c’est de réussir à les surprendre, comme a pu le faire Terminator 2, qui reposait sur une surprise fondamentale : le méchant du premier film y devenait le gentil, et toutes les règles établies par l’original s’en retrouvaient bousculées.

Avatar : les obsessions de James Cameron

La droite américaine s’est déchaînée sur le film et sa façon de présenter votre pays, l’armée... Vous étiez content de les agacer ?
Assez, oui. Ce ne sont pas des individus que j’ai l’habitude de fréquenter, de toute façon. Ce n’est pas comme si j’allais devoir rayer des noms de ma liste d’envoi de cartes de Noël. (Rire.) J’ai des opinions politiques bien arrêtées mais j’essaie de ne pas trop les laisser interférer avec le cinéma populaire que je pratique. En même temps, je pense qu’il serait irresponsable pour un artiste de signer une œuvre qui va être vue de par le monde et de ne pas y faire valoir une opinion. Libre à eux de s’en tenir à distance.

Une projection privée du film a été organisée pour Barack Obama. Avez-vous eu un retour ?
Non. Apparemment, il n’a rien dit en sortant. J’ai quand même donné 1 000 dollars pour sa campagne. Ça mériterait au moins un coup de fil, non ? (Rire.)

La récente controverse concernant l’usage de la cigarette dans le film vous a-t-elle surpris ?
Non car les cadres de la Fox m’en avaient déjà parlé. Ce à quoi j’avais répondu : « Le personnage de Grace Augustine fumait dans le synopsis que j’ai écrit il y a quinze ans. Elle fumait dans le scénario que vous avez lu. Elle fumait dans les rushes que vous avez vus. Vous avez eu quinze ans pour me dire si ça posait un problème ! » Quand le personnage apparaît pour la première fois à l’écran, je voulais qu’il soit légèrement antipathique, qu’il décontenance le spectateur. Grace clope, picole, jure, n’est pas sympa avec le héros mais finit par devenir attachante – en grande partie grâce à la présence de Sigourney Weaver. Sauf qu’un jour, les gens du studio sont venus me voir, paniqués, et m’ont dit d’enlever tous les plans où elle fumait. Je leur ai répondu: « En gros, vous me demandez de couper Sigourney Weaver ? Ce n’est pas prêt d’arriver... » Et nous avons eu une belle engueulade. J’ai raccourci quelques plans ici et là, ils se sont calmés, et la performance de Sigourney est restée intacte. Tant pis si ça choque les groupes antitabac. Les gens fument dans la vraie vie. Ces chiens de garde se causent plus de tort qu’autre chose dès qu’ils ont une approche aussi dogmatique.

Pensez-vous que le succès phénoménal d’Avatar va vous galvaniser ou, au contraire, vous paralyser ?
Il existe une théorie, un petit scénario écrit par les médias selon lequel le succès de Titanic m’aurait transformé en une sorte de J.D. Salinger qui aurait eu besoin de se cacher pendant dix ans avant d’avoir le courage de reprendre la caméra. Ça n’a évidemment rien à voir avec la réalité. Titanic a été le « bon de sortie » qui m’a permis de réaliser toutes les autres choses que je voulais faire. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’entre 1998 et 2005, moment où j’ai commencé à travailler sur Avatar, les gens avaient eu le temps d’oublier que je leur avais fait gagner beaucoup d’argent. J’ai dû me refaire un nom, me rebâtir une crédibilité. C’est aussi à cause de ça qu’Avatar a mis autant de temps à démarrer. Il a fallu un an et demi de développement avant que le film obtienne le feu vert.

Vous ne m’avez pas répondu...
Je ne suis pas du genre à me laisser paralyser par la peur. Je suis impatient de m’atteler à un autre gros film. Impatient de tirer un documentaire de la prochaine expédition sous-marine que je mets en place en ce moment. Je ne vais pas encore passer douze ans à monter un nouveau long métrage. À 55 ans, ça ne me semble pas très judicieux...

Vous êtes en train de m’annoncer que vous repartez sous l’eau...
Oh, oui !

Ça recommence !
(Il ricane.) Depuis deux ans et demi, nous construisons un véhicule submersible en Australie pour cette expédition, et il va nous falloir encore un an pour le finir. Après, on plonge.

Avatar : un film sous influences

En juillet dernier, nous avions fait un pacte : vous m’aviez dit vouloir dorénavant tourner un film tous les deux ans...
Avait-on précisé qu’il devait s’agir de fictions ou cela inclut-il les documentaires ? Il va falloir que j’examine l’authenticité de ce pacte ! Imaginons que je tourne la suite d’Avatar : le film ne serait de toute façon jamais prêt dans deux ans.

C’est le projet qui vous tente le plus ?
Possible... Nous avons bâti une vraie famille en tournant Avatar, et ce serait franchement dommage de ne pas la réunir à nouveau. Je ne veux pas finir comme George Lucas et consacrer trente ans de ma vie à la même histoire, mais profiter de l’engouement suscité par le film et enchaîner directement avec la suite me paraît logique. La perspective de faire quelque chose de totalement différent est également séduisante...

Quand Avatar sortira-t-il en DVD ?
Un DVD simple, sans suppléments, sortira le 21 avril. L’édition collector, en DVD et Blu-ray, arrivera pour les fêtes de Noël. Nous allons également entamer des discussions avec plusieurs sociétés pour savoir quand sortir le film en Blu-ray 3D, en fonction de la percée sur le marché de la technologie et des lecteurs adaptés. Avatar pourrait encourager le public à s’équiper en lecteurs de Blu-ray 3D.

L’édition collector contiendra-t-elle la version longue du film ?
Oui, même si je n’ai jamais vraiment aimé réintégrer des scènes coupées dans mes films. Nous avons à peu près douze à quinze minutes de séquences qui méritent d’être vues, donc la version longue durera un peu moins de trois heures.

Inclura-t-elle la fameuse scène de sexe ?
Absolument. Mais elle ne dure que deux plans, donc ne vous affolez pas trop non plus. Je ne vous en dis pas plus. Il faudra la voir.

Au sommaire de Première n°532 : Avatar 2, Marilyn Monroe, Roschdy Zem, Le Visiteur du futur, Le Seigneur des Anneaux & House of the Dragon...