Invité d’honneur du Festival du cinéma espagnol de Nantes, Juan Antonio Bayona revient pour Première sur l’intégralité de sa filmographie, séries comprises, ainsi que ce World War Z 2 qu’il n’a jamais tourné.
Entre sa masterclass et la projection de quelques-un de ses films (L’Orphelinat, Quelques Minutes après minuit et Le Cercle des neiges), Juan Antonio Bayona nous a accordé un peu de son temps autour d’un café con leche. L’invité d’honneur du Festival du cinéma espagnol de Nantes se livre sur son oeuvre, composée de six films et deux séries. Rencontre.
L’Orphelinat (2007)
Bayona signe un très solide premier film, à mi-chemin entre le drame familial et l’horreur. Très gros succès qui attire immédiatement l’attention d’Hollywood. Mais l’Espagnol ne mange pas (encore) de ce pain-là.
« Quand j'étais gamin, j’avais constamment peur. Et c’est étrangement la découverte du cinéma d’horreur qui a fini par me guérir. J’adorais ça. Donc quand je fais L’Orphelinat, je m’inspire d’un grand nombre de films de genre qui m’ont marqué. On me parle souvent de la nouvelle Le Tour d’écrou de Henry James, mais j’ai surtout été influencé par son adaptation ciné, Les Innocents, écrite par Truman Capote et réalisée par Jack Clayton. Et puis évidemment Rosemary’s Baby de Polanski… Le thème de l’enfance m’intéresse particulièrement et il y a beaucoup de Peter Pan dans le scénario de L’Orphelinat, que j’ai signé avec Sergio G. Sánchez. On a émis l’hypothèse que le personnage de Wendy aurait pu développer une forme de cruauté à force d’attendre inlassablement Peter à sa fenêtre… Le genre de drame qui me parle (Rires.)
Avec le succès du film, j’ai reçu beaucoup de propositions de Hollywood. Mais j’étais à bonne école : j’ai grandi à côté du festival de Sitges [le Festival international du film fantastique de Catalogne] et j'y ai rencontré nombre de réalisateurs européens qui ont eu ce genre d'opportunité. Certains sont partis là-bas faire des remakes, beaucoup d’autres ont déchanté… Je ne voulais pas aller tourner aux États-Unis cette manière-là, même si j’ai toujours été admiratif du cinéma hollywoodien. On m’a proposé Twilight 3 et Hunger Games 2, mais j'ai décidé de faire The Impossible, dont le thème résonnait vraiment chez moi. Et c’était un film en langue anglaise mais produit en Espagne, avec une équipe technique espagnole : un bon compromis pour garder le contrôle. »
The Impossible (2012)
Le tsunami de 2004 en Thaïlande vu à travers les yeux d’une famille. Un grand mélo sous couvert de film catastrophe, dont la scène la vague inarrêtable reste un immense morceau de cinéma immersif.
« Cette scène a demandé un an de préparation. Le film entier reposait dessus, on ne pouvait pas se louper. On a demandé un devis à des spécialistes des effets spéciaux à Londres, histoire de voir comment une production hollywoodienne aurait procédé. Bilan : 11 millions de pounds pour réaliser seulement la moitié de la scène, alors que nous n'avions que 2 millions de dollars pour tourner l'entièreté ! On est revenus à Madrid et on a fait le choix d'utiliser des effets traditionnels plutôt que des effets spéciaux numériques.
Ce qui me motivait vraiment, c'était de créer une sensation immersive, quelque chose de profondément sensoriel. Mon but était que le spectateur ait l'impression d'avoir réellement la vague en face de lui, puis d'être piégé dans l’eau. Je ne suis pas vraiment fan de cinéma catastrophe, en tout cas ce n'est pas ce qui m'émeut le plus. Le premier film que j’ai vu, c’était Superman, quand j’avais trois ans. Et ce que j’ai ressenti au moment où il vole pour la première fois est resté profondément ancré en moi. A sense of wonder, un sentiment émerveillement. Pour moi, c'est ça, le cinéma. Je cours après cette émotion dans chacun de mes films. »
Penny Dreadful (2014) - 2 épisodes
Une relecture des créatures fantastiques littéraires du XIXe siècle, avec un casting haut de gamme (Eva Green, Josh Hartett, Timothy Dalton…). Bayona aide à développer le projet, met en boite les deux premiers épisodes, et puis s’en va.
« Le plus difficile a été de mettre sur les rails une série de cette ampleur et de devoir la laisser filer… Un crève-coeur. Mais j’étais content de faire mes mes premiers pas à Hollywood de cette façon. Ça m’a permis de de voir comment ce milieu fonctionnait, sans la pression d’avoir mon nom directement associé à la série. Je me suis hyper bien entendu avec le showrunner John Logan, un type super. Ce qui m’intéressait dans ce projet, c’était de pouvoir offrir ma version de toute cette galerie de personnages du cinéma d’horreur classique, comme Frankenstein, le loup-garou ou le vampire. L’idée de travailler sur ces figures légendaires me séduisait énormément. Et visuellement, c’est pas mal, non ? »
World War Z 2 (jamais sorti)
Toujours courtisé par les États-Unis, Bayona accepte de réaliser la suite de World War Z avec Brad Pitt. Le film ne verra jamais le jour. Quelques années plus tard, David Fincher se cassait lui aussi les dents sur le projet.
« Ça a été un an de travail intense qui n’a finalement abouti à rien. Dès le départ, on s’était dit que si on ne trouvait pas la bonne histoire, alors on ne ferait pas le film. Ce n’est pas faute d’avoir imaginé de grandes scènes que j’aurais adoré filmer… Cependant, c’était très stimulant de collaborer avec l’équipe de Plan B, la société de production de Brad Pitt. Le processus a été très joyeux. Mais ce type de projet a souvent une date de sortie fixée avant même que l’écriture ou le tournage ne commencent… Et à un moment, je me suis rendu compte que je ne ressentais pas suffisamment le besoin de raconter cette histoire moi-même. C’est pourquoi j’ai préféré m’écarter du projet. »
Quelques Minutes après minuit (2016)
Bayona adapte le roman de Patrick Ness où un gamin se réfugie dans son monde imaginaire pour faire face à la maladie de sa mère. Projet modeste mais pouvoir lacrymal absolument monstrueux.
« Avant de commencer Quelques Minutes après minuit, on m’a demandé si je voulais réaliser le premier Jurassic World. J’y ai beaucoup réfléchi avant de prendre une décision… Mais j’étais trop séduit par l’histoire de Patrick Ness. Ce qui m’intéressait dans son livre, c’était qu’il montrait à quel point les histoires sont nécessaires pour assimiler la réalité. J’avais envie d’explorer ce thème en profondeur, de raconter comment les contes de fées exercent un pouvoir sur nous et combien la fiction nous aide à comprendre le monde.
Il a été difficile de dire non à Steven Spielberg, qui a été une immense influence pour moi, aussi bien dans ma cinéphilie que sur le plan personnel. Mais je sentais que je ne pouvais pas laisser passer l’occasion de tourner Quelques Minutes après minuit, qui est ironiquement très ‘’spielbergien’’. Steven est un cinéaste ultra intuitif, et je pense que je le deviens moi-même de plus en plus. Quand je compare mon premier film à mon dernier, je vois bien que mon cinéma est bien plus libre. Je m’autorise désormais à me laisser surprendre durant le tournage.
Sur The Impossible et Quelques Minutes après minuit, il y a eu ce qu’on pourrait appeler des ‘’accidents heureux’’, des instants où les acteurs font quelque chose d’inattendu qui élève la scène. On devient vraiment accro à ces moments-là. Je pense que tout planifier à l’extrême empêche parfois à quelque chose de magique d’advenir. C’est pour ça qu’il ne faut pas strictement s’en tenir au travail préparatoire. Le tournage, c’est le moment le plus créatif du film : on déconstruit pour mieux reconstruire. »
Jurassic World : Fallen Kingdom (2018)
Difficile de dire non deux fois à Steven Spielberg. Au milieu des contraintes liées à une telle franchise, Bayona lutte pour essayer d’injecter au projet un peu de lui et de ses obsessions.
« C’est un parfait résumé de ce que j’ai ressenti (Rires.) J'avais dit non à Hollywood plusieurs fois, mais le pitch de Jurassic World a piqué mon intérêt. Notamment l’idée de détruire l’île et de créer, dans la seconde partie, quelque chose qui ressemblerait à un film de maison hantée avec des dinosaures (Rires.). Le problème avec ces grosses franchises, c’est qu’après le premier film, il est compliqué de ne pas se répéter. Mais on m’a laissé faire une pure série B et d’ailleurs, c’est ce qui a finalement plu à Spielberg quand il a vu le film. Il a aimé qu’on arrive à injecter du sang neuf tout en respectant l’univers qu’il a mis en place avec les deux premiers Jurassic Park.
J’avais très conscience de jouer dans le bac à sable de Steven, mais c’était passionnant de travailler à ses côtés. Je garde des souvenirs émus de nos discussions sur mes idées de mise en scène. J'ai appris mon métier en regardant ses films, donc imaginez le vertige… Et puis, je ne vais pas vous mentir : le film ayant été un grand succès, il m’a permis de passer à la préparation du Cercle des neiges, un projet que j’avais en tête depuis un moment et pour lequel je cherchais déjà des financements avant Jurassic World : Fallen Kingdom. »
Le Seigneur des anneaux : Les Anneaux de pouvoir (2022) - 2 épisodes
La série maousse de Prime Video, sur laquelle la plateforme misait très, très gros. Budget indécent, franchise culte et producteurs partout : pas forcément son meilleur souvenir.
« Projet assez curieux, car j’étais en train d’écrire le scénario du Cercle des neiges. Mais mon script ne me plaisait pas et j’ai tout jeté à la poubelle. Je devais recommencer à zéro, et c’est juste à ce moment-là qu’est arrivée l’offre pour Le Seigneur des Anneaux. La préparation et le tournage devaient durer neuf mois, mais avec la pandémie, tout s’est arrêté. J’ai finalement mis un an et demi pour réaliser les deux premiers épisodes… Un peu plus long que prévu (Rires.) Mais le Covid m’a permis de reprendre l’écriture du Cercle des neiges.
Une production d’ampleur comme Le Seigneur des anneaux, c’est évidemment beaucoup de compromis… Mais ça a fonctionné sur moi comme un stimulant : ça m’a donné l’énergie nécessaire pour revenir en Espagne et travailler avec une plus grande liberté. J'ai un sentiment assez doux-amer quant à mon travail sur la série, parce que j'aurais voulu pouvoir m'engager un peu plus dans le processus de création. Mais ça n'a pas vraiment été possible… »
Le Cercle des neiges (2024)
Un crash d’avion dans la cordillère des Andes et soixante-dix jours d’enfer sur Terre : trente ans après le film de Frank Marshall sur le même sujet, Bayona réadapte cette histoire vraie de rescapés qui dû se nourrir des cadavres de leurs camarades. Chez Bayona, la survie devient un enjeu sensoriel et spirituel.
« Trouver un financement pour du cinéma ambitieux tourné en langue espagnole, c’est compliqué. L’industrie est assez conservatrice et si ce n’est pas en anglais… Surtout avec un tel budget. La seule possibilité était donc de de travailler avec Netflix, qui nous a donné l’enveloppe adéquate, mais aussi la possibilité de sortir le film au cinéma. Et il y a très bien fonctionné, malgré le fait qu’il soit en espagnol. Comme quoi…
Le tournage a duré 140 jours et les acteurs perdaient petit à petit du poids. C’était essentiel pour moi : je voulais capter ce qu’ils étaient en train de vivre eux-mêmes, jour après jour, sur le plateau, et essayer d’en faire une sorte de voyage sensoriel. Je leur ai laissé deux mois de préparation pour se familiariser avec les personnages réels qu’ils interprétaient, ou bien rentrer en contact avec les familles de ceux qui étaient décédés. Il y a eu beaucoup d’improvisation, le tournage était extrêmement libre, car je voyais le scénario comme un simple point de départ. J’ai fini avec plus de 600 heures de rushes, et la construction du film s’est faite au montage.
Mon obsession, c’était d’embarquer le public dans l’avion et qu’il ressente ce qui s’est réellement passé. Pour que, malgré la distance qu’impose l’écran, on comprenne intimement comment ces gens ont fini par faire ce qu’ils ont fait afin de survivre. Il fallait être à la fois dans leurs têtes et dans leurs corps. La question de la construction dramatique était presque accessoire : c’était une pure question d’expérience humaine à faire partager au spectateur. »
Un grand merci à Mathilde Gibault et à toute l’équipe du Festival du cinéma espagnol de Nantes. Le festival continue jusqu’au 29 mars.







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