Icône du cinéma taïwanais, star pop et muse d’auteur, Shu Qi a illuminé le Festival Lumière. Devant un public conquis, l’actrice de The Assassin et Millennium Mambo s’est confiée sur sa méthode, sa liberté et ce nouveau rôle : celui de réalisatrice.
Quand Shu Qi est montée sur la scène du Festival Lumière, le temps a semblé ralentir. Pas de grand effet, pas de pose : juste cette beauté déconcertante, calme, presque irréelle. Une présence, plus qu’une apparition. Pas un mot, juste un léger salut, et tout le monde comprend pourquoi les caméras, depuis vingt ans, l’aiment à ce point. Cette beauté sidère sans se donner. Elle ne charme pas, elle suspend. À Lyon, l’actrice taïwanaise est venue présenter Girl, son premier film en tant que réalisatrice (photo ci-dessous), et rendre hommage à celui qui l’a révélée, Hou Hsiao-hsien. Une boucle parfaite, presque tendre : l’élève qui salue le maître, dans le sanctuaire du cinéma de patrimoine.
Sur scène, Shu Qi parle d’une voix douce, mesurée. Elle dit : « Une fois maquillée, quelque chose devient naturel, je deviens le personnage. » Ce “devenir” est le cœur de son art. Chez elle, il n’y a pas de distance entre la femme et le rôle ; seulement des zones d’ombre qu’elle éclaire à sa manière. « Je n’avais pas de scénario, seulement quelques mots, alors j’ai dû enrichir à ma façon. » Cette phrase résume son apprentissage auprès de Hou Hsiao-hsien : filmer l’indicible, vivre dans le flou, chercher la vérité dans l’imprévu.
À l’écouter, on mesure combien le cinéma de Hou l’a façonnée. « Si un acteur ne joue pas bien, ce n’est jamais sa faute, c’est celle du réalisateur », dit-elle, en souriant. Pas de révolte, juste la conscience d’un pacte. Sur les plateaux de Hou, la caméra reste loin, presque invisible : « On est dans un environnement où l’on vit, sans artifice. On ne voit ni la perche ni les projecteurs. » C’est ainsi qu’elle a appris la liberté : ne pas jouer, mais respirer. Dans Millennium Mambo, elle flottait dans la nuit de Taipei ; dans Three Times, elle traversait le siècle. Et puis il y a eu The Assassin.
LES 5 EVENEMENTS A NE PAS MANQUER AU FESTIVAL LUMIERE 2025Sorti en 2015, le film vaut à Hou Hsiao-hsien le prix de la mise en scène à Cannes. Pour Shu Qi, c’est une métamorphose. Elle y incarne Nie Yinniang, tueuse formée dès l’enfance, missionnée pour éliminer celui qu’elle aime encore. « Je me suis entraînée pendant deux ans pour me forger un corps, une énergie », raconte-t-elle. Chez Hou, les duels deviennent des silences, les combats des respirations. Nie Yinniang renonce à tuer, et Shu Qi prête à ce geste une grâce inouïe. Dans son regard, il y a la fatigue, la douceur, la guerre intérieure. On comprend pourquoi Hou l’a filmée comme un paysage : pour saisir la lumière qui passe en elle.
Sa carrière ressemble à ça : des zones de calme traversées d’éclats. Shu Qi a tourné pour Johnnie To, Stephen Chow, Dante Lam ; elle passe d’une comédie hongkongaise à une méditation taïwanaise avec la même aisance. « Je me considère comme une page blanche et je laisse le réalisateur me créer sur cette page », dit-elle. Cette disponibilité, rare, explique son mystère : elle ne se protège pas, mais ne se livre jamais tout à fait. Longtemps, on l’a réduite à sa beauté, à ses débuts dans les films de charme ; elle, elle a choisi d’en faire un outil, pas une prison.
Aujourd’hui, à 49 ans, elle passe derrière la caméra. Girl, qu’elle présente à Lyon, prolonge ses obsessions : la mémoire, le temps, la douceur du réel. C’est Hou qui l’a encouragée à réaliser, comme s’il lui avait passé le flambeau. C’est Hou qui l’a encouragée à réaliser, comme s’il lui avait passé le flambeau. Elle filme Taïwan avec pudeur, retrouve les rythmes lents de ses mentors, mais avec une émotion plus directe, presque tactile. On sent que son cinéma naît du silence, qu’il respire comme elle : calmement, intensément.
Dans Girl, Shu Qi s’essaie à un récit intime. On suit l’enfance sous tension d’Hsiao-lee, une adolescente taïwanaise confrontée à la violence familiale. Plutôt que de filmer les coups, Shu Qi choisit l’immersion : la petite fille est souvent montrée depuis l’intérieur d’un placard ou derrière une porte, pour que le spectateur ressente ce qu’elle ressent - l’enfermement, la peur, les silences lourds. Elle aura mis 11 ans à écrire ce film avant d’inventer une grammaire cinématographique du « girlhood », une langue faite de corps, d’ombres, d’émotions non verbales.
Quand la masterclass s’achève, Shu Qi salue d’un geste léger. Elle ne dit rien, mais tout le monde comprend. Sa beauté n’est pas une évidence, c’est une discipline : celle d’une actrice qui écoute le monde avant de parler. À Lyon, elle n’était pas venue jouer les icônes asiatiques, mais incarner ce que célèbre Lumière : la persistance des visages, la grâce du temps, l’éclat tranquille du cinéma quand il se souvient qu'il est d'abord un art vivant.







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