Le cinéaste revient sur l’écriture du scénario de ce film saisissant qui raconte une des pages les plus tragiques connue par la Tunisie lors de la décennie noire.
A l’origine des Enfants rouges, il y a l’assassinat d’un jeune berger de 16 ans au cœur de la montagne tunisienne par des jihadistes qui ont forcé son cousin de 14 ans à rapporter sa tête décapitée à sa famille. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous emparer de cette tragédie cruelle ?
Lotfi Achour : Ce crime abject a eu lieu en 2015. Et c’est le choc que j’avais ressenti qui m’a poussé assez vite à commencer à écrire un scénario autour de lui, en compagnie de Natacha de Pontcharra, la toute première à mes côtés avec la productrice Anissa Daoud. On avait perçu qu'il y avait dans la mise en scène macabre de la mort par les jihadistes quelque chose qui allait au-delà d'un simple crime. Mais encore fallait-il trouver comment s’en emparer. Et évidemment on n'a pas tout de suite trouvé les solutions. On l’a donc un temps mis de côté et commencé à travailler sur autre film, une comédie noire, pour lequel on a entamé la recherche de financement. Et puis il y a eu un deuxième assassinat, le frère de la victime, tué un an et demi plus tard. Et c’est à ce moment-là que la décision de faire Les Enfants rouges a vraiment été prise.
Pour quelle raison ?
Ce deuxième crime a été moins médiatisé que le premier. Mais la dimension politique est devenue encore plus importante car les gouvernants de l’époque n’ont rien réglé dans la foulée, n’ont pas pris leur responsabilité. C'est comme si on avait tous abandonné cette pauvre mère. Et faire un film autour de cela m’était devenu indispensable.
LES ENFANTS ROUGES : AU COEUR DE L'HORREUR [CRITIQUE]Votre responsabilité à vous a été de trouver comment s’emparer de cette histoire par une fiction. Quelle a été la première étape ?
Ce fut un long processus car la première version du scénario date de 2018. Au départ, j'avais imaginé un film qui aurait uniquement raconté le voyage du petit cousin dans la montagne avec cette tête décapitée qu’il doit ramener à la famille. On n’a pas trouvé de quoi alimenter tout un film avec ce parti pris et on y a donc renoncé. Mais l’idée est restée de vivre ce récit dans la tête de cet enfant, dans sa vision du crime et de ses conséquences. D’où les apparitions de son cousin après sa mort et ses dialogues avec lui qui tirent le film vers le fantastique. Mais l’écriture fut complexe car cette histoire nous avait tellement marqués que prendre la distance indispensable pour donner naissance à cette fiction a pris du temps. Le COVID et la pause forcée qu’il a impliqué a sans doute joué en notre faveur. C’est en tout cas à ce moment-là que j’ai décidé de ne pas aller voir la mère de la victime avant d’avoir fini d’écrire le scénario. Je possédais suffisamment d’éléments factuels et je crois que je ne voulais pas me sentir comme dépositaire de sa parole avec l’angoisse permanente de la trahir. Ce ne fut pas un choix facile à faire, je vous assure. Mais j’ai décidé de faire confiance à la fiction, à notre ressenti.
Quand avez-vous senti l’écriture terminée ?
On a eu la chance d’être sélectionné au programme Global media makers de Film Independent pour retravailler notre scénario avec Natacha et Anissa. Il s’agit habituellement d’une résidence de plusieurs mois à Los Angeles. COVID oblige, on a dû tout faire à distance. Mais cette expérience a solidifié notre scénario. Et puis, au terme de ce processus, Anissa nous a proposé de faire une consultation avec ceux qui sont devenus au final les deux autres co-scénaristes du film - Sylvain Cattenoy et Doria Achour, ma fille - car elle avait déjà travaillé avec eux. Et leur apport a été décisif pour arriver à la version de tournage. La dix- huitième !
En quoi ont-ils été décisifs ?
En inventant plusieurs séquences mais surtout en épurant énormément les dialogues. Ce qui a changé le climat du film, a permis au fantastique de prendre encore plus de place par rapport au réalisme de la situation.
Avez-vous pu aller voir la mère de cet enfant décapité une fois le scénario terminé ?
Non car elle est malheureusement décédée en 2020. Mais aujourd’hui, on a pu retrouver ce cousin qui a dû apporter la tête à la famille tout comme le deuxième frère de la victime. Et je vais tout faire pour qu’ils puissent découvrir le film s’ils en ont le désir évidemment.
De Lotfi Achour. Avec Hali Hlali, Wided Dadebi, Yassine Samouni… Durée : 1h38. Sortie le 7 mai 2025







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