Jean Claude Carrière
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Le scénariste de Buñuel, Tati, Deray, Malle, Forman, Rappeneau et tant d’autres, Césarisé pour Le Retour de Martin Guerre, s’est éteint à 89 ans le 8 février.

Il était l’une des voix les plus passionnantes du cinéma français. Lui qui aimait à se définir comme un conteur avait vu juste. Aller l’écouter parler écriture, poésie, littérature et bien évidemment cinéma dans son antre du 9ème arrondissement est un souvenir que chérissent en ce jour où il vient de disparaître, plus fort encore tous ceux qui ont eu la chance de vivre ce moment

Car interroger Jean- Claude Carrière sur tel ou tel film de sa carrière ou tel ou tel chef d’œuvre du septième art était la certitude d’un voyage toujours passionnant, riche et passionnément pédagogue tant cet homme avait le goût de la transmission. Né au cœur de l’Hérault dans une famille de viticulteurs, il se destinait tout d’abord à devenir historien avant justement que les arts ne le rattrapent. Il leur consacrera dès lors son existence avec plus de 80 ouvrages, des scénarios mais aussi des chansons. Le « Ah, les petites femmes de Paris » de Viva Maria ! interprété par le duo Brigitte Bardot- Jeanne Moreau est bien de lui et non d’Offenbach comme on le pense souvent.

 

Son premier geste d’artiste fut littéraire quand en 1957, il publie son premier roman Lézard où il dresse le portrait de son parfait contraire, un fainéant qui n’aime rien tant que lézarder au soleil. Le premier d’une longue série allant des essais aux poèmes en passant par des romans graphiques, des dictionnaires amoureux (de l’Inde, du Mexique..), des romans d’épouvante (sous le pseudo de Benoît Becker) et une autobiographie, son ultime ouvrage paru, Ateliers en 2019 (chez Odile Jacob)

Mais c’est peu après son premier roman que va se faire son entrée en cinéma grâce à deux rencontres décisives : Jacques Tati et Pierre Etaix. Pour le premier, il signe des novélisations des Vacances de Monsieur Hulot et de Mon oncle. Avec le second, il s’essaie à la co- réalisation de courts- métrages (Rupture en 1961 et Heureux anniversaire en 1962), exercice auquel il se pliera de nouveau en 1969 avec La Pince à ongles, co- écrit par Milos Forman avec Michel Legrand à la BO et Michael Lonsdale devant la caméra, récompensé du Grand Prix du Jury à Cannes. Puis quand Etaix se met à la réalisation de long métrage, il embarque son camarade Carrière pour le génial Le Soupirant en 1962 qui marque le début d’une fructueuse collaboration jusqu’à son ultime film J’écris dans l’espace, tourné dans le cadre du Bicentenaire de la Révolution Française.

 

La fidélité n’était pas un vain mot chez Jean- Claude Carrière qui, tout au long de son parcours, va ainsi vivre des collaborations au long cours avec des auteurs majeurs. Celle avec Luis Buñuel, entamée en 1964 avec l’adaptation du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau se poursuivra jusqu’à son ultime film Cet obscur objet du désir en 1979 et donnera naissance à des œuvres aussi majeures que Belle de jour ou Le Charme discret de la bourgeoisie qui lui vaut une nomination à l’Oscar du meilleur scénario (à laquelle il aura aussi droit pour Cet obscur objet du désir et L’Insoutenable légèreté de l’être avant de recevoir un Oscar d’honneur en 2015). Celle avec Miloš Forman entamée avec Taking off en 1971 enjambera les années pour se poursuivre avec Valmont puis Les Fantômes de Goya. Celle avec Jacques Deray donnera notamment naissance coup sur coup à deux hits du cinéma français, La Piscine et Borsalino.

LA PISCINE DE JACQUES DERAY, VU PAR JEAN- CLAUDE CARRIERE

Mais il faudrait aussi citer Louis Malle (Le Voleur, Milou en mai…), Alain Corneau (France Société Anonyme), Patrice Chéreau (La Chair de l’orchidée), Philippe De Broca (Julie pot de colle), Volker Schlöndorff (pour sa Palme d’Or Le Tambour), Jean- Luc Godard (Sauve qui peut (la vie)), Andrzej Wajda (Danton), Nagisa Oshima (Max mon amour), Jean- Paul Rappeneau (Cyrano de Bergerac…), Louis et Philippe Garrel, dont les respectifs L’Homme fidèle et Le Sel des larmes furent ses ultimes écrits pour le grand écran. Un générique de rêve et un mélange des genres qui ne saurait mieux définir cet homme qui avait chevillé au corps le goût des autres. « On se demande sans cesse pour qui on travaille : pour soi ou pour le public », avait-il confié à Thierry Valletoux en 1995 dans les colonnes de Studio Magazine. « Mais dans un cas comme dans l’autre, on risque de trahir son sujet. Car on finit par s’enfermer « entre soi » ou, inversement, par chercher à faire populaire. L’autre alternative, c’est de travailler pour le cinéma, pour le film. C’est, je pense, la meilleure démarche ». Une démarche qui lui a valu des nominations aux César pour Cet obscur objet du désir, Danton et Cyrano de Bergerac et une statuette pour Le Retour de Marin Guerre de Daniel Vigne en 1983. Trophée auquel il faut ajouter les trois Sept d’Or glanés pour ses remarquables travaux pour le petit écran : Les Etonnements d’un couple moderne, Bouvard et Pécuchet, La Controverse de Valladolid. Trois œuvres tournées avec en tête d’affiche son grand ami tout aussi épicurien que lui, Jean Carmet

 

Auteur (L’Aide-mémoire, Les Mots et la chose…) et adaptateur de théâtre (avec comme sommet celle du Mahâbhârata pour Peter Brook, spectacle de neuf heures qui enflamma Avignon puis Les Bouffes du Nord au cœur des années 80) mais aussi acteur le temps de quelques apparitions chez le duo Délépine- Kervern (Avida) ou Abbas Kiarostami (Copie conforme), cet homme nombreux, sa culture infinie et jamais livresque, sa chaleur humaine vont profondément nous manquer.

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