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Dans Un peu, beaucoup, aveuglément, Clovis Cornillac joue Machin, un inventeur de casse-têtes misanthrope qui reste cloitré chez lui nuit et jour. Mélanie Bernier interprète Machine, une pianiste qui emménage dans l’appartement voisin. Un mur les sépare, mais pas suffisamment pour étouffer les bruits qu’ils font au quotidien. Obligés de "cohabiter" d’un point de vue sonore, ils vont apprendre à s’apprivoiser sans… se voir. De ce pitch amusant, Cornillac tire une jolie fable, humaine et charmante, qu’un Lubitsch en son temps aurait pu réaliser.

Première : Si on vous dit Lubitsch, Capra, Wilder, ça vous parle ?

Clovis Cornillac : Je ne me comparerai jamais à ces réalisateurs… Le cinéma de studio des années 40-50 me parle beaucoup ; cette idée qu’on t’impose des choses mais qu’en dehors d’un cahier des charges très précis, tu es libre de faire ce qui te plaît. Le cinéma de genre m’excite beaucoup d’un point de vue créatif. C’est très pudique, le genre. Tu te caches dans les plans, dans les décors mais tu es partout. Comme tu n’écris pas noir sur blanc tes intentions, tu es obligé de les révéler autrement, par la mise en scène. Je ne suis pas ce type devant sa feuille blanche qui se dit, "tiens, j’ai envie de raconter ça". Je n’ai rien contre le cinéma d’auteur, mais ce n’est pas ce qui m’attire.

À quel moment vous êtes-vous senti légitime comme réalisateur ?

Ça ne s’est pas posé en ces termes. En gros, il y a 5 ans j’ai commencé à m’autoriser d’avoir envie de. Mais l’envie ne suffit pas. Deux ans plus tard, c’était devenu nécessaire, vital, un besoin. Ça a coïncidé avec le moment où Lilou – Fogli, coscénariste et actrice - m’a parlé de son idée. Je l’ai encouragée à la développer. Un an plus tard, elle m’a donné une version qu’on a retravaillée tous les deux avec Tristan Schulman et Mathieu Oullion.

Certains vont se dire, "encore un acteur qui passe à la réalisation"…

C’est une réaction normale. Dans mon cas, le passage à la réalisation est la chose la plus énorme qui me soit arrivée professionnellement. C’est sans commune mesure avec l’interprétation.

Mais vous jouez quand même dans le film.

Au départ, il n’en était pas question mais j’ai été rattrapé par la réalité commerciale. Monter un film c’est compliqué ; monter un premier film c’est TRÈS compliqué. Si mon nom l’a permis, tant mieux. Ce n’était pas facile pour autant : j’étais à 50 000€ près. Je ne pouvais pas me tromper dans mes choix artistiques. J’ai bossé comme un dingo avec le directeur de production pour être le plus concis et le plus précis possible. Dès le départ, j’ai dit qu’on tournerait en scope avec des petits mouvements de caméra. J’avais des idées graphiques très fortes, réalisables avec des moyens raisonnables. Il fallait trouver l’économie juste du film. Nous y sommes parvenus.

Avez-vous dû imposer Lilou Fogli (sa compagne dans la vie, ndlr), qui n’avait pas tourné beaucoup au cinéma jusque-là ?

Personnellement, je me fous de savoir si untel fait travailler sa femme ou son cousin, du moment que ça a du sens. Quand je choisis Lilou pour jouer Charlotte (la sœur volage de l’héroïne, ndlr), ce n’est pour lui faire plaisir. D’ailleurs, elle a été surprise quand je lui ai proposé, ce n’était pas induit dans notre relation de travail. Il se trouve qu’en France, les belles femmes sont mal exploitées au cinéma. Il y a pourtant un intérêt graphique, donc cinématographique, à les utiliser quand elles ont du talent, évidemment... C’est le cas de Lilou, et aussi de Mélanie. Les mettre en valeur participe de l’esthétique du film. Pourquoi les comédies doivent-elle se résigner à n’être que drôles ? Trop souvent, on filme des gens de face, très éclairés, habillés en Celio qui balancent des vannes. C’est chouette, mais on a aussi le droit de faire du cinéma.

On vous voit comme un acteur physique, et là vous êtes confiné dans un espace réduit où vous semblez à l’étroit. Votre personnage, c’est un peu le Dr Banner prêt à se transformer en Hulk ?

Les premières fois qu’on a évoqué le décor avec Pierre Quefféléan et son assistante, je leur ai dit que Machin, c’était Indiana Jones coincé dans son trou avec les araignées. Ce gars-là a cessé d’être aventurier, il s’est piégé tout seul. Il fallait que l’appartement reflète à la fois son enfermement et l’idée qu’il avait été quelqu’un. Quand tu es sincère dans ce que tu racontes, tu peux faire avaler n’importe quoi. J’accepte qu’Indiana Jones donne des cours dans une prestigieuse université et manie le fouet comme personne. Pour Machin, c’est pareil : personne ne remet en cause le fait qu’il soit une pointure en mécanique des fluides !

Regrettez-vous votre période "films d’action" ?

J’ai adoré ça. Scorpion, Les Brigades du Tigre, Les Chevaliers du ciel, 600 kilos d’or pur étaient tous très ambitieux… On peut ne pas aimer ça, trouver ça raté, mais, des producteurs aux réalisateurs, tout le monde était très investi, comme si ces films étaient les choses les plus importantes au monde lors de leur fabrication. Comme acteur et réalisateur, je ne veux plus travailler que de cette façon, avec un engagement total. Je me rends compte, après avoir suivi le processus de A à Z, que faire un film nécessite un travail colossal. Dans ma carrière, j’ai croisé trop de flemmards.

Interview Christophe Narbonne

La bande-annonce de Un peu, beaucoup, aveuglément, en salles le 6 mai :