Toutes les critiques de Tueur à gages

Les critiques de la Presse

  1. Fluctuat

    L'action se situe au Kazakhstan, république désormais indépendante de l'ex-union soviétique, qui connaît les affres du passage au capitalisme (dévaluation, marché noir, délinquance, dérives mafieuses, corruption, disette, fonctionnaires qui attendent leur paie des mois
    voire des années etc. ...).
    Un homme, de type asiatique, a des airs de petite frappe avec son blouson en cuir râpé et la manière qu'il a de regarder devant lui, la tête enfoncée dans les épaules et les mains jointes sur les genoux. Nous verrons pourtant qu'il est doux comme l'Agneau du Ciel qui enlève le péché du monde. Enfin presque.
    Assis dans un hall miteux, il attend son patron, un vieil homme qui a voué sa vie à la science, aujourd'hui dépassé par la faillite d'un régime qui a décidé que la recherche pure, ce n'est pas rentable, et que, hop !, on va supprimer ses crédits. Autant dire qu'on signe son arrêt de mort. De fait, à l'annonce de cette catastrophe, après son dernier entretien avec une journaliste de la radio d'Etat, il se loge une balle dans la cervelle, mettant un terme définitif à une brillante carrière.La petite frappe, son chauffeur en fait, va alors apprendre à ses dépends le principe de la réaction en chaîne ou "effet boule de neige". A peine se retrouve-t-il au chômage que sa femme accouche, et qu'il a par conséquent une bouche de plus à nourrir.
    Alors qu'il rentre de l'hôpital au volant de sa Lada avec sa femme et la susdite bouche à nourrir de plus sur la banquette arrière, il emboutit une rutilante Mercedes. Comme il est méchamment en tort - il regardait non la route mais sa progéniture, se demandant par quel miracle il pourrait lui acheter un pot de Blédine -, le coût intégral de la réparation des véhicules lui revient.
    La situation devient burlesque lorsque le garagiste lui annonce le montant de la douloureuse, plusieurs milliers de dollars, et que notre homme identifie le propriétaire de la limousine comme étant un méchant mafioso.
    Pat Hibulaire donc, le mafieux (mettons qu'il porte ce nom, celui de notre personnage préféré du Journal de Mickey) exige du Corniaud (oui, car la scène évoque fatalement une séquence du film de Gérard Oury, à la différence notable que Pat Hibulaire fait peur, pas Louis de Funès) qu'il règle la facture dans les plus brefs délais pour récupérer sa tire.
    Comme une telle somme ne se trouve que rarement dans la boîte à gants d'une Lada pourrie et encore moins souvent sous le matelas d'un jeune mais digne prolétaire, il se trouve momentanément dans l'impossibilité d'abouler.
    On décide donc de l'aider à trouver une solution : les hommes de main de notre gangster lui administrent une petite mais néanmoins sévère correction supposée mettre de l'ordre dans ses idées. Aux abois et l'oeil au beurre noir, il contracte une dette auprès d'un "ami" peu recommandable. Le garagiste, enfin payé, restitue les véhicules réparés à leurs propriétaires respectifs. Mais si vous pensez que l'histoire s'arrête ici et que le Corniaud en est quitte pour quelques contusions, vous vous fourrez le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Ben ouais, maintenant faut rembourser l'crédit.Pourtant, ne croyez pas que je vais vous raconter comment il va s'y prendre et quelles péripéties sanglantes cela va entraîner, je vous vois venir mais fluctuat, c'est pas Télérama. Je peux simplement vous dire que c'est extrêmement violent. D'une violence sourde, éludée à l'écran.
    Ormibaev filme en creux la sombre trajectoire d'un personnage sur les épaules duquel semble peser toute la misère d'un monde qui part à la dérive. Comme si, au casting de la publicité pour Lucky Strike, il avait été choisi pour illustrer la campagne "Unlucky".
    On se persuade que non, allez, ce n'était qu'un film, une fiction, en noir et blanc, de manière "bressonienne" a-t-on pu lire sous la plume de critiques autorisés (vraisemblablement inspirés par le dossier de presse, puisque même dans l'Officiel ils l'ont dit).
    Mais l'enchaînement des faits est tellement implacable, l'hésitation puis la froide résolution du héros à commettre l'irréparable tangible (comme l'indique le titre du film, il va être acculé à tuer un homme), que l'on se surprend à croire à la réalité de ce fatum pourtant issu de l'imaginaire du cinéaste.P.S. : Avis aux amateurs. Finalement, le film n'étant plus à l'affiche, je suis prêt à vous en dévoiler la fin (si tant est que vous ne l'ayez déjà vu). Sur demande via mail, s'il vous plaît !Tueur à gage
    De Darejan Omirbaev
    Avec Talgat Assetov, Roksana Abouova
    France / Kazakhstan, 1998, 1h20.