Toutes les critiques de L'Arche russe

Les critiques de la Presse

  1. Fluctuat

    L'Arche russe nous invite à penser le territoire, la terre russe, comme lieu de jonction entre l'Orient et l'Occident. Si le film largue peu à peu les amarres du côté d'une dérive étrangère à l'Europe, c'est dans sa compagnie, sous la pointe de sa critique, de sa suffisance et sous l'inspiration de son art qu'il consolide peu à peu l'étrangeté radicale de son point de vue.
    En entrant dans une salle de projection pour y voir L'Arche Russe, préparez-vous à avoir le souffle coupé. Car l'oeil du cinéaste, pendant une heure et demie, ne cligne pas une fois. Et le mouvement du plan ne laisse aucun répit avant de venir, lui-même épuisé comme une vague, mourir sur la Neva qui borde l'Hermitage. Entre le premier et le dernier « photogramme » (ceux de la copie film qui est projetée, puisque le tournage a été enregistré sur un support numérique - un gros disque dur, portable -) donc, un seul regard, un seul long travelling dans le musée redevenu palais, et un seul plan. Mais aussi, des figures costumées par milliers, des oeuvres d'art par centaines. Mais des scènes, des dévoilements sans arrêt.Traversant le palais sur toute sa longueur, Sokourov remonte le temps. Dans Saint-Pétersbourg, pense-t-il, ville historique de la résistance à l'invasion allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, symbolique de la force populaire qui, au prix d'un million de morts, soutint un siège de 900 jours, l'Hermitage laissera apparaître quelque chose de « l'âme russe ». La force de cette âme réside d'abord dans un élan curieux vers l'autre, ensuite, selon le cinéaste, dans un quant à soi inattaquable, imprenable. Si la question du film peut se partager ainsi entre l'autre et le quant-à-soi, elle se résoudra, comme l'enseigne Lacan, dans la formation du je, par la médiation de l'Autre : c'est le stade du miroir. Le « je » collectif de l'identité russe se voit dans le musée, comme le nourrisson se voit dans le miroir. Mais pour que l'image, dans son ensemble immense (tout le miroir, tout le musée), soit image du monde, puis de « moi » dans le monde, pour qu'elle soit constitutive d'une identité, il faut qu'un lien existe entre ce que je vois et ce que je m'éprouve être. Ce lien, qui est pour l'enfant de 6 à 18 mois l'image inconnue de son propre corps, c'est dans le film de Sokourov « l'Autre » Européen (Sergueï Dreïden), que suit le regard russe, sur son propre territoire.L'histoire sera donc le fruit d'une rencontre. Elle apparaît dans le temps et le mouvement du dialogue entre l'opérateur, russe, contemporain de notre époque, perdu dans le palais après y avoir été aspiré par des danseurs, et un étranger, diplomate européen du 18ième siècle, dont nous apprendrons qu'il est aussi un « bon écrivain ». La première voix, solitaire, dit : « Où suis-je ? Je ne vois rien… ». À ce moment, l'écran est noir. Puis l'oeil s'ouvre sur un aveuglement inverse, dans l'excès de lumière et de sensations passées d'un seul coup par la rétine. Brusquement, nous voilà collés au corps de femmes apprêtées, insérés entre le froufrou des dentelles et la main des hommes qui les emportent jusqu'à l'entrée du palais, pour assister au dernier (ils ne le savent pas encore) grand bal impérial de 1913. Quelque chose nous envahit. La fatalité de la prise unique et de l'histoire passée pèse déjà de tout son poids sur notre expérience de spectateur. « J'espère que ça n'est pas une tragédie… », dit l'opérateur inquiet, toujours aveugle, toujours sur le seuil, toujours distancé par l'image. Quittant l'intimité morcelée des danseurs, il passe de la trop grande proximité de leurs poitrines, de leurs cous, de leurs mains et de leurs regards, pour se perdre dans de labyrinthiques et sombres escaliers en colimaçon. C'est alors qu'il trouve « l'Autre » solitaire, l'étranger venu d'Europe qui le voit et qui lui répond.Le corps costumé de Sregueï Dreïden sera désormais le fil et la pointe de notre parcours, une sorte de flèche après laquelle nous pourrons entrer dans le musée comme dans l'Histoire, dans l'image comme dans un miroir et dans les scènes historiques apparaissant, çà et là, au hasard de l'enfilade des pièces, comme dans des peintures. Sous le regard de Sokurov, l'Hermitage n'en finit pas de s'ouvrir sur l'insaisissable Orient qui sépare, malgré tout, « l'âme russe » de la rationnelle Europe.L'Arche russe
    Fiction - Russie - 95min - couleurs - 35mm
    Réalisé par Alexandre Sokurov
    Avec Sergueï Dreïden ; Maria Kouznetsova.
    Sortie officielle le 26 avril 2003
    - Le site officiel.