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Fin 2016, Valérian était en couverture de Première. L’occasion de rencontrer ses créateurs, Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Voici la version longue de l’interview publiée dans le n°474.

Bombardements, cinéma, cowboys et science-fiction : Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, les deux papas de la BD Valérian, ont assisté de loin à la création du film de Luc Besson. Et nous racontent une amitié vieille de plus d’un demi-siècle. 

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Première : Vous vous connaissez depuis… 72 ans. Quand on y songe, ça fait un peu scénario de science-fiction. Comment vous êtes-vous rencontré précisément ?
Jean-Claude Mézières : Sous les bombes en 1944. C’était à Saint-Mandé, en banlieue parisienne. Nous étions descendus avec nos parents dans une cave blindée pendant une alerte. On entendait un peu les bombes de loin mais c’était surtout l’ambiance qui était impressionnante. Mon père avait emmené avec lui une valise avec des papiers et l’album de famille. L’éclairage était parcimonieux. On avait cinq ans...

Pierre Christin : Par la suite, on a suivi des chemins parallèles car nous n’étions pas dans la même école. Jean-Claude est allé au collège et moi dans une voie de garage pour les jeunes voués à l’échec. On habitait à côté de ce qu’on appelait la Zone, une espèce de gigantesque terrain vague qui faisait le tour de Paris. Il y avait des Romanichels et les gens de la Foire du Trône qui y campaient. Des palissades empêchaient les gosses d’y aller. C’était mystérieux. Moi, je ne rêvais que de cela. Les Gitanes dépoitraillées avaient un côté exaltant pour un gamin de douze ans. Ensuite, Jean-Claude a été reçu à l’école des Arts Appliqués, et moi, j’ai été choisi pour être envoyé au Lycée Turgot, à la station République. Les Arts Appliqués étaient à deux pas. Du coup, on prenait le métro ensemble. Et c’est là que notre destinée commune a commencé à prendre forme. Jean-Claude était déjà incontestablement un dessinateur. Moi je n’étais bon que dans une seule matière, le Francais, et je n’avais qu’un seul désir, celui d’écrire.

À l’époque, dans les années 1950, que représentait le cinéma pour vous ?
JCM : Jean Giraud, qui allait plus tard devenir Moebius, était dans la même classe que moi. On séchait les cours pour aller à la séance de dix heures du matin dans les petits cinoches des grands boulevards. Des salles comme le Rialto, l’Eldorado, le Far West, projetaient des westerns de série B. On était assez fascinés par l’Amérique. On se demandait si ce monde existait vraiment.

PC : Tout ça s’est terminé de la même façon puisqu’on s’est retrouvés tous les deux en Amérique à la fin des années 1960. J’ai suivi le même parcours des cinémas de quartiers, à Montreuil et Saint Mandé… Il y en avait des cinémas pour les bien-pensants dans les communes qui se voulaient un peu chicos. Le Saint Mandé Palace, par exemple, passait les films avec Fernandel. Et puis, il y avait les salles qui ne plaisaient pas trop aux parents. Le Rexy, à Montreuil, avait mauvaise réputation, car les garçons et les filles s’y retrouvaient plus facilement. Bien sûr, c’est celui-là que je préférais. Je me souviens y avoir vu Les mines du Roi Salomon. Plus tard, à Paris, j’ai découvert les cinémas du quartier Latin, le Champo, L’Arlequin etc. Et puis Les Cahiers du Cinéma que je dévorais. Quand je me suis installé à Paris, j’ai choisi le quartier de Montparnasse parce qu’il y avait le Studio Parnasse et le Studio Raspail, mes deux cinémas préférés. Certains soirs, il m’arrivait d’enchaîner trois films d’affilée.

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Dans les années 1960, le cinéma de SF se met à évoluer. Jusqu’à la sortie de 2001 L’odyssée de l’espace, en 1968, qui a marqué une rupture. Vous y avez été sensible ?
JCM : Bien sûr. Mais on avait quand même vu les films précédents : Planète interdite, Le jour où la Terre s’arrêta, les Profanateurs de sépultures… le problème, avec ces films-là, c’est que les effets spéciaux étaient vraiment moches. Ce qui n’est pas le cas du cinéma contemporain de science-fiction. L’évolution des effets spéciaux, disons depuis Lucas et Kubrick, en effet, a permis de réaliser des films de science-fiction où on ne passe pas son temps à se dire que c’est pas possible…

PC : C’est vrai. Mais la principale influence de Valérian, c’est la littérature de SF américaine : Isaac Asimov, Ray Bradbury, Jack Vance et Poul Anderson, surtout. Dans les années 1960, j’étais un gros lecteur de science-fiction, je lisais un bouquin par semaine. Et c’est ce qui va nourrir Valérian, incontestablement. Par contre j’ai une véritable aversion pour les super-héros, qui sont laids, moches, vulgaires et très manichéens. Je n’ai jamais aimé cela, même quand je vivais aux États-Unis. Cela dit, pendant longtemps, je ne comprenais pas pourquoi on n’arrivait pas à faire des films qui soient aussi bien que les livres de science-fiction. Un scénario plutôt complexe, sur le papier, se résumait à une immense baston une fois qu’il était transposé à l’écran. Star Trek, l’une des premières série de SF de qualité, a commencé à être diffusé en 1966 aux États-Unis, c’est-à-dire un an avant que la première histoire de Valérian ne soit publiée dans Pilote. Mais je suis rentré en France au moment où la diffusion américaine commençait.

Narrativement, où se niche exactement l’influence de la littérature de SF américaine dans la série Valérian ?
PC : L’idée était de construire une saga entièrement cohérente, un peu comme dans Fondation d’Asimov. Qu’on puisse bâtir une histoire aussi compliquée que celle de la Chine ou du Moyen Orient sur un monde qui n’existe pas. Avec des empires qui tombent, des combats internes, des rapports didactiques complexes. Et puis, on avait envie de créer des bestioles, des entités. Là je me suis efforcé de proposer à Jean-Claude des bêtes fonctionnelles qui ont des raisons d’être, parlent, défèquent, ont des bras, ou pas, des oreilles, ou pas, mais qui sont fonctionnelles. Charge à l’imagination du dessinateur de faire vivre ces bêtes. Il fallait aussi inventer toute une faune et une flore. Là, on peut déceler une autre influence : Les voyages de Darwin. Sa lecture m’avait beaucoup marquée dans ma jeunesse. Du coup, il y a dans Valérian un côté kubrickien, l’idée d’une grande narration et, inversement, un côté plus entomologiste et biologiste. C’est pourquoi il n’y a pas tellement de métal et de mécanique dans Valérian. Et très peu d’armes… Ce n’est pas du tout le même point de vue que Cameron, par exemple, qui arrose tout avec des super robots et des armes de métal.

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Jean-Claude Mézières, il paraît qu’en voyant La Guerre des étoiles en 1977 vous vous seriez exclammé : « On dirait du Valerian ! ». C’est vrai ?
Oui. Pourtant, sur le premier épisode, ça n’était pas très criant. C’est surtout dans le deuxième film, L’Empire contre-attaque, que les références sont évidentes. Et puis ça a continué jusqu’à aujourd’hui. Par exemple, dans L’épisode VI, un extra-terrestre apparaît qui a tout du Shingouz, la race que j’ai inventée graphiquement dans L’Ambassadeur des ombres, album sorti en 1975. Pourtant, concernant les extra-terrestres, la marge de manoeuvre est considérable pour inventer quelque chose de personnel. Parfois, je me dis qu’ils ont quand même fait très fort. Et cela sans jamais me contacter. Luc Besson, lui, m’a dit: ‘Les Américains t’ont assez pillé. Moi, je t’engage.' Du coup, je lui ai filé le taxi volant pour son Cinquième élément. Je l’avais inventé pour l’album Les Cercles du pouvoir. Parfois, le repiquage est plus subtil qu’il n’y paraît. Par exemple, dans un autre album de Valérian, Laureline se bat en bikini sur le pont découvert d’un navire volant. Et dans Star Wars, l’héroïne du film rencontre son fiancé sur le pont découvert d’un navire volant. Ce n’est pas un emprunt direct. Mais ça fait quand même bizarre. Surtout quand c’est vous qui avez dessiné et donc inventé cette scène.

PC : Moi, je ne m’en suis pas vraiment aperçu. Je suis beaucoup plus négligeant que Jean-Claude sur ces choses-là. Je pars du principe que la science fiction est un grand monde d’emprunteurs. On est bien obligés, puisque, dans le polar, dans le fantastique, la sauce basique, on la connaît, elle est sous nos yeux. C’est la voiture, le taxi, pour le détective, le fiacre pour le fantastique. En SF, il faut bien qu’il y ait un appareil volant dans la plupart des cas, et qui pratique l’hypervitesse si possible, parce que sinon il ne va pas bien loin. Donc il y a cet espèce de pot commun aux auteurs de SF, avec la croyance dans les astronefs, les équations d’Einstein, la vision lointaine des stations d’observation…

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L’idée d’adapter Valérian au cinéma a commencé à naître avec la collaboration sur Le Cinquième élément ?
JCM : 
Pas mal de monde y pense depuis assez longtemps. Depuis les premiers traitements de Métro Châtelet direction Cassiopée, que Pierre avait faites pour Kagan. Jeremy Kagan était un américain qui était venu en France pour travailler sur l’adaptation de La nuit des temps de Barjavel. Il m’avait fait plancher sur quelques décors. Finalement, ça ne s’est pas fait, mais Pierre avait travaillé sur un autre film de science fiction qu’il avait en projet, en tant que script doctor.

PC : Fondamentalement, il n’y a que trois réalisateurs qui ont les reins assez solides pour réaliser Valérian au cinéma. C’est Lucas, Spielberg et Besson. D’ailleurs, je disais toujours à mes copains du tennis, dont Enki Bilal, que la seule raison de louper le match du dimanche matin, c’était un coup de téléphone d’un de ces trois-là. Du coup, on a beaucoup joué au tennis. Cela dit, pendant dix ans, Besson a payé chaque année l’option des droits d’adaptation de Valérian. A tel point que je me suis souvent dit qu’il culpabilisait d’avoir beaucoup utilisé Valérian dans le cinquième élément, et que, comme on vieillissait, il nous payait une sorte de viager.

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Quel type de contrat avez-vous avec EuropaCorp ?
JCM : 
Un contrat de cession de droits classique. Disons que ce coup-là, on a été très attentif à la clause qui inclut des royalties à partir de 3 millions de spectateurs. Le paiement au siège, comme on dit. Mais on n’a rien fait pour le film. On a laissé Luc Besson faire ce qu’il avait envie de faire. Il nous a juste fait lire le scénario.

Et c’était bien ?
PC : 
Pas mal gaulé en tout cas, avec beaucoup de choses amusantes. J’ai retrouvé l’esprit de Valérian qui, ne l’oublions pas, est aussi une bande dessinée franco-belge avec un versant humoristique. Bon, il y a des choses que je n’aurais pas faites tout à fait comme ça. J’ai fait quelques suggestions. Reste à savoir si le réalisateur en a tenu compte. On a assisté à certains tournages. L’équipe est très enthousiaste. Pas seulement Besson mais aussi le chef décorateur, le chef opérateur, le directeur artistique, le chef costumier… Tous ! Pour une fois il y a l’argent, l’ambition et la possibilité de faire quelque chose de beau. Sur les tournages, il y avait une bonne atmosphère, les gens étaient heureux de faire ce truc là, c’était très émouvant.

Pourtant, les fonds bleus à la plaine Saint Denis…
PC : C’est vrai. Mais il y a aussi pas mal de décors en dur absolument magnifiques. Des trucs colossaux. La station Point central, qui au coeur du récit, et aussi des astronefs magnifiques.

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Vous n’avez pas peur d’être déçus lorsque vous allez découvrir le film ?
JCM : Luc Besson
 est d’une grande fidélité, dans le script, à la trame de Valérian. On verra ce que ça donne en terme de transformation mais j’ai vu des séquences tournées issues de certaines pages de l’album qui sont extrêmement fidèles.

Le grand scénariste anglais Alan Moore se moque éperdument des adaptations au cinéma de ses scénarios. From Hell, Watchmen, V pour Vendetta : il trouve que ces films sont de toutes façon inférieurs aux bandes dessinées. Ça pourrait aussi arriver avec Valérian, non ?
PC : 
La doctrine de nombreux scénaristes anglo-saxons, c’est : “Take the money and run”. Dans beaucoup de cas, sans que le film soit nécessairement mauvais, voir son oeuvre adaptée est une vallée de larmes. Nous n’avons pas eu la même attitude avec Besson, ne serait-ce que parce qu’il est extrêmement gentil et fidèle. D’autre part, je ne suis pas sûr que le scénariste de l’oeuvre est le plus approprié pour la faire passer au cinéma. Il y a beaucoup d’exemples qui démontrent le contraire et pour lesquels c’est une excellente chose de faire table rase, de prendre un autre scénariste, un autre dialoguiste, etc. Cela dit, en travaillant sur d’autres films, comme Bunker Palace Hotel par exemple, il y a eu beaucoup de pression pour que l’univers de Bilal soit transposé au cinéma. Et moi je disais : "Oui très bien, mais vous ne retrouverez jamais le dessin de Bilal à l’écran." En plus, son univers a un côté statique, froid. Or il faut tout de même qu’il y ait des êtres humains là-dedans. Il faut faire un film, quoi. Ce n’est pas du tout la même chose qu’une bande dessinée.

Dans l’un des premiers teasing consacrés au film de Luc Besson, l’acteur qui joue Valérian, Dane DeHaan, prétend que Valérian et la Cité des mille planètes est la version originale de Star Wars. Il y a une forme de justice ou c’est juste un élément de langage ?
JCM : Non, c’est la plus belle des récompenses. Les acteurs semblent incarner parfaitement leurs personnages. Ils ont très bien intégré ce qu’est l’univers de Valérian. Bien sûr, ça aurait bien été différent si Besson avait adapté un roman. Mais là, ils a une putain de bible dans les mains. Et aussi : il y a des événements pires dans la vie que de voir sa bande dessinée adaptée au cinéma.

PC : Il y a une loi inéluctable du déclin des séries. Combien d’auteurs ayant connu le succès ont pratiquement disparu de la circulation ? Seules quelques séries restent absolument indestructibles. Et, d’une certaine façon, sans être la plus lucrative, Valérian en fait partie. Elle reste bien vivante. La preuve avec Valérian et la Cité des mille planètes. En plus, voir ça arriver à presque quatre vingt balais, c’est tout de même un coup de bol extraordinaire. Quel pied !

Interview : Vincent Bernière

Bande-annonce :

Luc Besson a déjà écrit Valérian 2 et travaille sur le troisième