Le dernier duel : Matt Damon
Patrick Redmond (2021) - 20th Century Studios All Rights Reserved

De la Grande armée à la guerre de cent ans en passant par l’Ancien testament et les Croisades, le réalisateur de Gladiator oscille entre tradition et révision.

Le Dernier duel, le nouveau film évènement de Ridley Scott (actuellement au cinéma), est adapté d’une histoire vraie. Il raconte comment deux hommes (Matt Damon et Adam Driver) se battent à mort en 1386 pour établir le résultat d’un procès. Marguerite a-t-elle été violée ? A-t-elle menti ? Dieu armera le bras du vainqueur. Un nouveau "film en costumes" pour Sir Ridley, qui s’inscrit pleinement dans ses obsessions favorites. Petit guide historique.

L’histoire imaginée

Une croix richement ornée flotte comme un mirage à la tête d’une armée de croisés. Ce plan de Kingdom of Heaven saisit ce qui fait d’abord l’histoire dans le cinéma de Ridley Scott, le plaisir visuel de l’illustrateur : la reconstitution fastueuse et démesurée d’un monde imaginaire. Le réalisateur, à l’origine dessinateur, y met ses visions nourries aussi bien par la science-fiction du magazine Métal hurlant que par les peintures orientalistes et pompières (Gladiator est né de la vision du tableau Pollice verso du peintre Gérôme). Le Dernier duel a beau avoir été tourné dans de "vrais" châteaux du Périgord, la France du 14ème siècle est tout aussi fausse que la Rome du règne de Commode, ou que la Los Angeles de 2019. L’enjeu n’est pas de faire un documentaire mais d’imaginer une vision : dans Le Dernier duel, il s’agit justement de déconstruire l’image héroïque et idéale des guerriers médiévaux.

L’histoire-bataille

Gladiator et sa bataille rangée évoquant une version romaine de Il faut sauver le soldat Ryan, La Chute du faucon noir et le massacre de ses marines dans le labyrinthe de Mogadiscio, la géopolitique des massacres de Kingdom of Heaven… Comme beaucoup, beaucoup de cinéastes avant lui, Scott voit la bataille comme un des moments-clefs de l’histoire, un tournant toujours décisif où se frappent les forces qui animent le monde. Le Dernier duel est justement une nouveauté : les batailles, toujours spectaculaires, font partie intégrante de la vie des nobles médiévaux qu’il filme, au même titre que la gestion des chevaux de leur domaine ou de la vie de cour. Ce qui se reconnecte avec l’un des thèmes favoris, et souterrains, de Ridley, à savoir le portrait de tueurs que la société autorise à massacrer. Un thème présent dès Les Duellistes, où l’on passe son temps à s’étriper dans les coulisses de la geste napoléonienne et les défaites de la Grande armée.

Le Dernier duel est un nouveau sommet pour Ridley Scott [critique]

L’histoire sans Dieu

Pas vraiment de place pour Dieu chez Sir Ridley. Sans aller jusqu’à convoquer Prometheus (et son intro démente où un alien musclé comme un marbre de Michel-Ange crée l’humanité), il suffit de voir le reste. Une colonisation chrétienne en forme de génocide dans 1492 (qui s’ouvre sur le bûcher des hérétiques), un imposteur qui se fait passer pour un héros légendaire pour donner au peuple sa Magna Carta (vous avez reconnu le mésestimé Robin des bois), et enfin le prophète Moïse qui a tout l’air d’un zinzin qui entend des voix dans sa tête (Exodus, bien sûr, qu’on vous encourage à revoir)… Pour finir sur ce Dernier duel où tout tourne autour d’un "jugement de Dieu" où le Seigneur favorisera le plus fort et le plus habile guerrier lors d’un duel judiciaire à mort.

L’histoire révisée

La vision scottienne du passé oscille entre tradition et révision. Si Gladiator s’inscrivait dans la tradition du péplum hollywoodien tradi (avec Spartacus et La Chute de l’empire romain en modèles), le film lui donnait une force radicalement nouvelle et déringardisait les "épées et sandales" (c’est comme ça qu’on dit péplum en anglais : sword-and-sandals) de son imagerie en carton-pâte. Sans renier les codes guerriers yankees, avec ses soldats-héros et ses ennemis anonymes et déshumaniés, La Chute du faucon noir mettait en scène une grande défaite de l’armée américaine. Plus une révision du genre que de l’Histoire. Bien qu’héroïque à souhait, Kingdom of Heaven montrait les Croisés comme des bandits sans foi et loi et Saladin comme un grand homme d’état -quatre ans après la chute des tours. Le Dernier duel n’est pas non plus un récit chevaleresque plein d’honneur et de romance, mais le récit brutal et désossé du viol d’une femme par deux hommes (dont l’un d’entre eux est son mari). Autant dire qu’on n’est pas à la Table ronde.

Le Dernier duel, avec Adam Driver, Jodie Comer, Matt Damon et Ben Affleck, actuellement au cinéma. Bande-annonce :


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