La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov
Bac Films

Serebrennikov raconte la passion amoureuse tragique d’une jeune russe pour le compositeur du Lac des Cygnes. Alenina Mikhailova se pose déjà en candidate sérieuse au prix d’interprétation.

La course à la Palme démarre fort. Pour sa troisième participation à la compétition, le cinéaste dissident russe Kirill Serebrennikov nous gratifie d’une sacrée claque, tout en montrant sa capacité à se renouveler sans ne rien perdre de la puissance de sa mise en scène. Après l’univers rock et noir et blanc de Leto puis le trip baroque élégiaque de La Fièvre de Petrov, le voici aux commandes d’une histoire d’amour impossible et donc par nature tragique : l’union entre Piotr Tchaïkovski et Antonina Milioukova à laquelle le compositeur du Lac des cygnes a consenti en 1877 pour tenter de cacher son homosexualité qui commençait à sérieusement ternir sa réputation D’emblée, on n’ évidemment gère de doute sur l’issue de cette union mais à travers elle, Serebrennikov signe un époustouflant portrait de femme, amoureuse jusqu’à la plus grande des déraisons, prête à tout endurer dans son cœur, dans son âme comme dans son corps pour rester auprès d’un homme qui finit par redouter même de la croiser et charge, par lâcheté, son entourage de l’éloigner.

Plus limpide dans son récit que La Fièvre de Petrov, La Femme de Tchaïkovski est peuplé de scènes qui vous hantent longtemps après avoir quitté la salle. Scènes de rêves, de cauchemars ou bel et bien réelles comme celle de la signature du divorce ou ce moment où, pour convaincre Antonina Milioukova de renoncer à ce mariage, on fait venir devant elle des hommes afin qu’ils se déshabillent entièrement devant elle et qu’elle puisse juger sur pièces et se choisir un amant. Le film n’étouffe à aucun moment sous la reconstitution de l’époque et il le doit à la manière dont Serebrennikov distille de l’onirisme toujours à bon escient, dans le bon tempo, élevant chacune de ces 143 minutes sans temps faible vers les cimes du romanesque tragique. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans une comédienne immense : Alyona Mikhailova. Le parcours du personnage d’Antonina, son intensité, ses facettes multiples et par nature contradictoires n’auraient pas la même profondeur à l’écran sans la manière dont elle les incarne par tous les pores de sa peau, par son corps tout entier. Cannes- jour 1 et déjà une candidate plus que sérieuse au prix d’interprétation !

De Kirill Serebrennikov. Avec Odin Lund Biron, Alyona Mikhailova, Ekaterina Ermishina...  Durée : 2h23