Tu as toujours eu une relation d’amour-haine avec le métier d’acteur. Comment interpréter le fait qu’on te retrouve en tête d’affiche de deux gros film français à trois semaines d’intervalle ? Ça y est, tu t’es réconcilié avec ton destin de comédien ?Mon vrai travail, ma passion, c’est d’être réalisateur. Mais là, je sors d’une période où je n’étais pas trop inspiré, j’ai été à Los Angeles chercher des projets, ça n’a rien donné… Acteur, ça ne m’a jamais intéressé plus que ça. Mais c’est justement parce que j’ai beaucoup de recul là-dessus que je ne suis pas trop mauvais. J’arrive sur le plateau sans trac, 50% de mon talent vient du fait que je ne me mets pas la pression. Ça fait la blague. Et puis, c’est vraiment le métier le plus facile du monde. Le mieux rémunéré. Tout le monde t’aime, c’est super confortable… Si je joue peu, c’est parce que j’ai quand même besoin d’être secoué par un script, d’avoir la certitude que les spectateurs vont cogiter ne serait-ce que dix minutes en sortant de la salle. Alors quand on me propose Un illustre inconnu, j’y vais…Ça n’avait rien d’évident a priori que ta route croise celle des auteurs du Prénom Oui, quand le scénario est arrivé entre mes mains, j’ai eu un doute : « Quoi ? Ils veulent que je fasse une comédie avec Patrick Bruel ? » Puis j’ai commencé à lire et, à la page 20, j’ai décroché mon téléphone pour dire que j’étais partant. Je leur tire mon chapeau. Je les félicite d’avoir les couilles de faire ça après le succès du Prénom. Partir dans une autre direction plutôt que d’exploiter une recette, c’est la même logique que quand j’ai enchaîné La Haine et Assassin(s). Après mes déclarations bruyantes sur l’état du cinéma français, j’étais presque obligé de leur dire oui. Pour renouer le dialogue avec l’industrie ?Non, j’ai pas besoin de ça. Mais ça me donne l’impression que les mecs m’ont entendu. C’est une manière de me dire : « T’as une grande gueule ? Bah, tiens, en voilà du cinéma différent ! Alors, t’es dedans ou t’es dehors ? Mets toi à poil et montre nous ce que t’as dans le ventre. » Pareil pour Vie Sauvage : « T’es pas fan de Cédric Kahn ? Bah au lieu de cracher sur son cinéma et dire que c’est pas intéressant, viens voir comment ça se passe de l’intérieur, peut-être que tu vas comprendre une autre logique et que ça va t’ouvrir sur autre chose. » Et alors, t’as appris des trucs sur le Cédric Kahn ? Non ! (Il explose de rire) Mais au moins je suis sorti de ma zone de confort. Enchaîner ces deux films-là, c’était une manière de me confronter à mes démons. Je venais d’insulter tout le cinéma français, donc soit je la bouclais, soit j’affrontais des vraies questions plutôt que de gueuler dans tous les sens. Je n’ai pas pu m’empêcher de regarder Vie sauvage comme un film sur toi…Ce type qui trace sa route seul contre tous et va au bout de sa logique ? J’aurais pu être ce mec-là, oui. Et Un illustre inconnu, dans son sujet comme dans son titre, fait écho à Un héros très discret, vingt ans après. Ça ne te dérange pas que les cinéastes viennent te chercher autant pour ce que tu représentes que pour tes qualités d’acteur ?Au contraire. Je vis ça comme une validation de mon travail et de mon parcours. Ils avaient besoin d’un esprit torturé pour Un illustre inconnu, leur choix est tout sauf innocent. C’est comme quand on m’a demandé de faire la voix off d’Apocalypse (la série documentaire sur la Première Guerre mondiale). Je ne suis pas historien, moi, j’ai même pas le bac ! Mais ils voulaient mon engagement politique. J’ai toujours eu ce genre de chances hallucinantes dans ma carrière. Je me suis retrouvé à faire Munich, avec Spielberg, qui est mon Dieu vivant. Non seulement ça, mais il me fait dire une réplique aussi importante que : « Nous les Juifs ne pouvons pas faire subir aux autres ce que nous-mêmes avons subi. » C’est incroyable, putain, la corrélation entre ma vie privée et ce qu’on me donne à faire dans les films. Comment tu trouves le cinéma français ces jours-ci ? Ça va un peu mieux, non ?C’est vrai qu’il y a une volonté de qualité, des gens qui ne se foutent pas de la gueule des spectateurs… Mais, tu sais, j’ai toujours gueulé contre le cinéma français. Quand j’avais 15 ans, en 82, on avait le choix entre Peur sur la ville et de la vieille Nouvelle Vague qui sentait plus très bon, c’était l’horreur… Ma colère a juste été amplifiée par Twitter. C’était normal que je réagisse comme je l’ai fait. L’Ordre et la morale n’est pas nominé aux César, qu’est-ce qu’il faut en conclure ? Que vous ne voulez pas de cinéma-là ? Que vous ne voulez plus de films politiques et combattants ? On est en France, merde, le pays qui a accueilli Costa Gavras ! Si vous voulez tuer cette idée du cinéma, alors, oui, allez vous faire enculer avec vos films de merde. Tu accuses les César, l’industrie, mais le public n’est pas allé voir le film… Les gens ont du mal à entendre des voix différentes. Parce qu’ils ont assez de problèmes comme ça. Ils se lèvent le matin, ils voient la merde ambiante, ils n’ont pas envie d’aller au cinéma le soir pour se prendre une claque dans la gueule. Ils préfèrent voir Avengers, et je les comprends. Même moi, je suis pas sûr que je serais allé voir L’Ordre et la Morale… Si La Haine sortait aujourd’hui, il n’aurait pas le même succès. L’époque n’est plus la même, on a YouTube, les chaînes d’info continue, c’est difficile de faire entendre un message. Est-ce que ça sert encore à quelque chose de jeter un pavé dans la mare ? La mare est devenue un océan alors ça paraît dérisoire. Tu veux dire que ce cinéma-là, c’est fini pour toi ? Faudrait vraiment qu’il y ait une pétition signée par beaucoup de gens pour me donner envie de revenir. Tu m’inquiètes un peu… Je t’aime beaucoup en tant qu’acteur, mais j’aimerais surtout voir des films réalisés par Mathieu KassovitzBah, fallait venir voir L’Ordre et la morale… J’étais là !Bah t’aurais du inviter des copains. (Rires) Non, sérieusement, je ne peux pas passer dix ans de ma vie à faire un film pour constater qu’il n’y a personne dans la salle à l’arrivée. Mais ça va, hein, j’ai adoré tourner ce film, j’ai eu des très bonnes critiques, je ne suis pas aigri par la défaite. Au contraire : ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Je fais de la boxe, et si t’aimes pas prendre des coups, c’est pas la peine de faire de la boxe. Avec La Haine, Assassin(s), L’Ordre et la morale, j’ai le sentiment d’avoir fait mon travail. C’est pour les jeunes cinéastes que je suis malheureux. Ils sont où, les nouveaux Costa Gavras ? Les Ken Loach français ?  (La serveuse du bar nous interrompt pour demander un autographe à Kasso) Quand les gens t’arrêtent dans la rue pour te demander un autographe, tu sais à qui ils s’adressent ? Le réalisateur de La Haine ou l’acteur d’Amélie Poulain ?Pfff, franchement, ils mettent autant de passion à me demander un autographe à moi qu’à Nabila… Je sais qu’il y a des gens qui suivent mon parcours, on me félicite pour mes déclarations sur le cinéma français, sur le 11 septembre, sur ma façon d’ouvrir ma gueule. Ils ne sont pas forcément d’accord avec tout ce que je dis, mais ils trouvent ça bien qu’il y ait un élément comme moi dans la société. Ceci dit, la plupart de ceux qui me demandent un autographe, ils jettent un œil à ma signature et me demandent ce que j’ai écrit… Dans ces cas-là, je réponds « Vincent Cassel ». Comme ça ils disent : « Ah oui, La Haine ! » (Rires) La Haine est un spécimen rare : un film générationnel qui passe l’épreuve du temps… Ça, c’est incroyable. Un vrai kif. Les mômes de 15 ans qui le découvrent aujourd’hui ont exactement la même réaction que ceux qui avaient 15 ans en 95. Je vais peut-être arrêter le cinéma à cause de ça d’ailleurs. Parce que je ne pourrai jamais faire mieux. J’ai longtemps essayé d’analyser ce succès mais aujourd’hui je suis obligé de baisser les bras. C’est un peu déprimant… Non, c’est le yin et le yang du succès. J’ai jamais eu de plan de carrière… C’est un schéma récurrent dans l’histoire du cinéma, le réalisateur qui signe son chef-d’œuvre avant ses trente ans…Bien sûr. Exception faite des génies – les Kubrick, Coppola, Welles, Griffith – on est tous condamnés à faire nos meilleurs films au début. Ça se joue dans les trois premiers. C’est là que tu mets toute ton énergie, toute ta force, tout ce que t’as à dire. Après, si t’as la chance d’en faire un quatrième, bah… faut commencer à payer tes impôts. Tu te répètes, c’est impossible de rester de rester neuf à chaque fois. Spielberg y arrive, lui, mais c’est une véritable aberration artistique. Moi, à 25 ans, j’ai cru que j’allais devenir Steven Spielberg. Puis j’ai suivi mon chemin et je suis devenu… moi-même. C’est ce que tu dis au début du making-of de Babylon A.D. : « I’m not Steven Spielberg, I’m not Orson Welles … je suis fucking Kassovitz ». Je ne suis pas un génie, j’ai mes limites. Alors aidez-moi !Interview Frédéric FoubertMathieu Kassovitz est actuellement à l'affiche de Vie sauvage de Cédric Kahn, et prochainement dans Un Illustre inconnu de Matthieu Delaporte (le 19 novembre). Bande annonce : Retrouvez cet entretien dans le dossier spécial Cinéma français dans le nouveau numéro de Première, disponible dès aujourd'hui dans les kiosques.