Dans la dernière interview que vous avez accordée à notre magazine, au moment de la sortie d’Avengers (2012), vous expliquiez qu’il était particulièrement difficile pour les actrices de trouver de bons rôles. Celui de l’alien d’Under the Skin est la preuve que la patience finit toujours par payer, non ? Oui, sans doute... Même si c’était surtout la perspective de tourner avec Jonathan qui m’exaltait, en réalité. Sur le papier, le rôle était assez simple, presque sommaire, mais l’expérience que représentait ce tournage, elle, était particulièrement séduisante. Le personnage a fini par s’étoffer petit à petit, Jonathan et moi avons fini par lui donner une vraie complexité.Pourquoi Glazer ? Vous aimiez son travail ?Oui, ses films comme ses clips. C’est un véritable artiste, un visionnaire. Il faut savoir qu’à l’origine, le projet était très différent : il y avait deux personnages principaux, un homme et une femme, qui formaient un couple d’extraterrestres infiltré dans un petit village. Je crois même que Brad Pitt s’était intéressé à une époque à cette histoire. Ca relevait d’une approche plus traditionnelle de la science-fiction mais, quand on voit Under the Skin, on comprend assez vite que Jonathan n’avait pas exactement l’intention de proposer une énième variation de Rencontres du troisième type ! (Rire.) Pendant à peu près cinq ans, je l’ai suivi dans sa réflexion sur le film et je l’ai vu le peaufiner, changer de direction, se poser des questions... Je n’avais même pas signé pour jouer dedans, j’étais juste là pour le soutenir, discuter avec lui et observer son processus créatif. Comme une spectatrice idéale, en quelque sorte. J’ai attendu patiemment et ce n’est que dix mois avant le tournage qu’il m’a dit : « Au fait, le rôle est pour toi ! » (Rire.)Après ces années de réflexion, que restait-il de l’ambition initiale dans le produit fini ? L’idée de voir le monde à travers les yeux d’un extraterrestre, de faire vivre au spectateur une expérience inédite, de proposer un film qui ne ressemble à aucun autre. Je crois que Jonathan a réussi son pari.L’idée de tourner une partie d’Under the Skin en caméra cachée était-elle définie dès le début ? C’est venu au fil du temps. A priori, je ne suis pas très cliente de ces dispositifs-là, mais bon, ce n’était pas non plus La Caméra cachée... Au final, si le résultat est aussi satisfaisant, c’est grâce à la diversité des réactions que nous avons pu capter. On n’avait aucune idée de ce qui allait se passer sur le tournage et il se trouve que ça s’est progressivement transformé en une sorte d’enquête sur la nature humaine.Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les réactions des gens que vous filmiez à leur insu ? À quel point ils étaient ouverts, curieux et généreux. Certains restaient sur la défensive, bien sûr, mais ils étaient minoritaires. Parce qu’on vit une époque difficile, on pourrait penser que l’humanité a tendance à se replier sur elle-même, alors que cette expérience nous a vraiment prouvé le contraire. Le fait de tourner en Écosse nous a sans doute aidés car les habitants y sont très chaleureux. Et puis en tant qu’actrice, c’était génial. Comme rien n’était écrit à l’avance, comme on ne pouvait pas anticiper, le jeu devenait réellement organique. C’était drôle, excitant et effrayant à la fois.Effrayant ?Oui car quand je joue la comédie, d’habitude, j’aime maîtriser tous les paramètres, avoir le contrôle de la situation. Alors que là, c’était loin d’être le cas. Attention, quand je dis « effrayant », ça ne veut pas dire que j’avais peur de la réaction des autres. Je parle de l’angoisse qu’on ressent quand on se jette à corps perdu dans une expérience, sans filet et avec le risque d’échouer à tout moment. Par exemple, pour la scène se déroulant en boîte, on a tourné dans un vrai club un vendredi et un samedi. Vous savez comment ça se passe, tout le monde est saoul et se lâche. Et moi j’étais là, au milieu de tout ça, totalement sobre, sachant que j’étais filmée et qu’il y avait des cameramen à tel ou tel endroit... Dans ce genre de situation, il peut se passer n’importe quoi ! Pourtant, à chaque fois, on arrivait à s’en sortir, chaque prise était intéressante et différente de la précédente.On vous reconnaissait souvent ?Ce n’est jamais arrivé.C’est fou, il suffit que vous ayez les cheveux bruns et plus personne ne vous identifie... Oui, c’est miraculeux, non ? (Rire.) Pour la scène où je m’écroule en pleine rue, on avait un plan d’attaque : on faisait une prise et on attendait ensuite une demi-heure pour que les choses reprennent leur cours normal, pour que la rue se vide et que d’autres passants arrivent, afin que personne ne voit que je répétais sans cesse les mêmes gestes et ne soupçonne que quelque chose se tramait. Peut-être que certains commerçants ont compris qu’un film était en train de se tourner, mais personne ne m’a jamais reconnue.Under the Skin a été copieusement hué lors de sa présentation au dernier festival de Venise. Comment avez-vous vécu cette soirée ? C’était la première fois que je voyais le film fini, ça se passait en public et donc je me sentais assez vulnérable ce soir-là. Je ne sais pas si vous êtes déjà allé à la Mostra, mais il faut imaginer cette immense salle, l’écran géant, ces centaines d’yeux braqués sur vous avant et après la projection. Il y avait des gens partout, c’était une véritable marée humaine... Je me sentais particulièrement « exposée » et ce sentiment était décuplé par le fait que j’ai donné beaucoup de moi-même dans le film. C’était une expérience bizarre et presque irréelle de partager ça avec autant de gens et de voir à quel point ils étaient estomaqués – certains dans le bon sens, d’autres non. Jonathan, lui, était aux anges, ravi de constater sur pièces que son film ne laissait personne indifférent. Je crois qu’il a passé la meilleure soirée de sa vie ! (Rire.) Moi, j’avoue que j’étais en état de choc. Mais ne vous en faites pas trop, le champagne était là pour m’aider à remonter la pente.Le film continue de provoquer des réactions très contrastées. Vous aviez compris dès le début que ça allait être le cas, n’est-ce pas ?Oui, bien sûr. J’en ai eu conscience dès la lecture du script. Vous savez, je préfère les choses radicales aux choses banales. Je n’ai aucune envie de tourner dans des films dont les gens disent : « Mouais, pas mal. » Je sais qu’Under the Skin n’est pas du goût de tout le monde, mais j’en suis très fière. Et comme le rôle est très éloigné de moi, j’arrive à l’apprécier en tant que simple spectatrice. C’est exactement le genre de longs métrages que j’ai envie de voir au cinéma.Vous dites que le rôle ne vous ressemble pas, mais on peut également voir Under the Skin comme une métaphore de la célébrité : une star tombée du ciel déambule parmi la foule des simples mortels... en tant qu’icône internationale, avez-vous parfois la sensation d’être un alien ? Non. Désolée, mais je n’ai rien d’une extraterrestre. Le film explore le sentiment de solitude et l’aliénation d’un être qui ne sait pas qui il est ni ce qu’il veut. Soit tout le contraire de moi en tant qu’actrice...Interview Frédéric FoubertUnder the Skin de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Lynsey Taylor Mackay sort en salles le 25 juin :