Toutes les critiques de Stephen King's Doctor Sleep

Les critiques de Première

  1. Première
    par François Rieux

    Donner suite à une oeuvre aussi culte que Shining relève de la gageure. Un pari a priori impossible. Surtout à une époque où n’importe quel classique des années 80 se voit remaker ou filer au train par un numéro 2 aseptisé, provoquant l’ire des fans de la première heure. L'annonce d’un deuxième Shining a donc forcément suscité un tollé, surtout à une époque où les réseaux sociaux défont (devrait-on dire “défonce” ?) une oeuvre avant même qu’elle n’existe. Que les fans se rassurent, ceux de Stanley Kubrick comme ceux de Stephen King, les mordus de péloches comme les rats de bibliothèque, Shining 2 n’a pas eu lieu. Ou plutôt si, enfin non... L'histoire est plus complexe.

    À l'origine, l’écrit
    En 2013, l’auteur de roman d’horreur culte donne lui-même une suite à son oeuvre phare intitulée Doctor Sleep. On y retrouve un petit Danny Torrance qui a bien grandi : 40 berges, l’hygiène douteuse et une vie en lambeaux. Fini le tricycle, l’index en l’air, la voix caverneuse… Mais les démons frappent toujours à la porte. Ceux du passé, notamment, Danny étant bien porté sur la bouteille comme l’était son paternel, Jack. Dans cette suite, celui-ci use du Shining, son don extralucide, pour aider les personnes en fin de vie dans un hôpital. Il est seul. Ou plutôt se croit seul. Jusqu’à l’arrivée d’une petite fille en détresse qui a elle aussi le pouvoir lumineux. Que les fans purs et durs de ce second roman soient rassurés : c’est Mike Flanagan qui est aux manettes. Qui ça ? Un jeune loup, ou presque, qui s’est fait la main sur de petits films d’horreur fauchés mais flippants, estampillés Blumhouse Productions pour certains, à commencer par le trop méconnu The Mirror. Flanagan a frappé un grand coup en 2018 lorsqu’il signe pour Netflix une série totalement creepy suivant les aléas d’une famille un poil dingo dans… une grande maison hantée. Ça vous rappelle quelque chose ? Inspirée des stigmates de l'oeuvre de King, The Haunting démontre non seulement que Flanagan sait filer la trouille à l’ancienne mais surtout qu’il est désormais prêt à embrayer sur quelque chose de plus grand, de plus iconique. Et passer directement par la case gros studio.

    Retour à l’Overlook
    2019. La musique est pesante, reconnaissable entre mille. Un tintement menaçant qui laisse présager qu’un drame est en train d’arriver à petits pas. Lentement mais sûrement, caché dans les sapins entourant la route sinueuse menant à l’Hôtel Overlook. Tapi dans les recoins de cet établissement gargantuesque aux centaines de portes, à commencer par celle de la fameuse chambre 237. Doctor Sleep ne cite pas Shining de façon bête et méchante. Il se réapproprie totalement l’Overlook comme espace mental avec un décor à l'identique. L’aspect défraîchi en plus. La nostalgie nous gagne alors que les lumières s’allument toutes seules et qu’Ewan McGregor, impeccable en Danny Torrance adulte, pénètre dans ce lieu devenu sacré dans la mémoire des cinéphiles. Doctor Sleep se réapproprie également l’âme de l’oeuvre originale, ainsi que sa dualité de lecture, vrai bras de fer entre Kubrick et King à l’époque de l’adaptation du premier film. Et source de leur conflit. Flanagan garde les obsessions névrotiques du cinéaste tout en évitant d’occulter la critique sur l’alcoolisme faite par l’écrivain. Le cinéaste ne s'efface pas non plus derrière l’oeuvre monolithique. Il conserve son aura fantastique et sa force de conteur si bien qu’on a parfois l’impression de regarder un spin-off de The Haunting, notamment lorsqu’apparaît la grande méchante incarnée par Rebecca Ferguson. Elle pourrait être un démon qui déambule dans le manoir glacial des Hill, la petite famille pas si tranquille de la fameuse série Netflix, absorbant l’âme des enfants alors bordés dans leur lit. Avec Doctor Sleep, Mike Flanagan a trouvé cet équilibre cher aux fans d’une oeuvre originale avec une adaptation relativement fidèle tout en sachant y mettre sa patte. Funambule de l’extrême, il s’inscrit dans le style de son auteur, Stephen King, sans trahir les fondations érigées ensuite par Stanley Kubrick. Il est celui qui, trente-neuf ans plus tard, réconcilie ces deux maîtres de l’horreur.