Agnes Varda
Abaca

Agnès Varda est décédée dans la nuit du jeudi 28 au vendredi 29 mars. La rédaction de Première lui rend hommage en publiant un long texte paru en décembre 2018 dans notre publication Première Classics, et consacré à son film Sans toit ni loi.

Agnès Varda est-elle alchimiste ? De suie et de sueur, elle a su tirer un Lion d’Or. Quand la réalisatrice monte sur la scène du Palais des festivals du Lido ce 6 septembre 1985 pour recevoir la récompense suprême de la Mostra de Venise, elle a de quoi être fière. Personne ne s’attendait à voir son film, Petit Poucet de la compétition, couronné au palmarès. Toute de mauve vêtue, elle accepte ce Lion d’Or devant Frank Capra, John Huston, et surtout Federico Fellini, l’un de ses cinéastes préférés.

Il s’en est fallu de peu pour que ce jour n’arrive pas. Sans toit ni loi est un film qui s’est fait hors des radars, avec un micro budget et ne doit qu’à l’énergie d’une poignée de croyants d’être arrivé à son terme. Ce film à petit budget, mais pas un petit film, symbolise tout ce qui fait la singularité de l’inclassable cinéaste. S’y mêlent son goût pour le documentaire, sa manière si particulière de brosser le réel et son esthétique précise héritée d’années à cadrer les acteurs derrière son objectif comme photographe du TNP de Jean Vilar.

C’est la mort, qu’on apprend par brèves dans le journal, qui a interloquée Agnès Varda. Quelques lignes dans la presse locale qui commencent toujours par « On a retrouvé le corps sans vie… » C’est ainsi que finissent les femmes et les hommes errants, rejetés de tous et enveloppés dans la mort par une vague de froid. Ils n’étaient pas encore des milliers, on ne les appelait pas encore des SDF.

Agnès Varda, revenue de son exil californien, est choquée d’apprendre que, dans la France dynamique et moderne de la fin du XXe siècle, on peut mourir de froid. L’abbé Pierre ne fait plus entendre sa voix. Coluche n’a pas encore fondé les Restos du cœur. La cinéaste, elle, s’exprime par courts métrages, par courts messages. Ses projets de longs ne trouvent plus producteur. Alors, elle revient sur ses propres traces. Elle tourne Ulysse, réflexion sur le souvenir, quête de mémoire. À 54 ans, elle reçoit son premier César… du court métrage ! FR3 lui commande alors une série où elle va décliner ce processus de dissection des images en format court pour une série de 170 émissions de télévision de 2 minutes. Elle écrit, mais ne trouve toujours pas de financement. L’été suivant, c’est au Festival d’Avignon, à l’ombre d’une installation d’art contemporain, qu’elle va tourner 7 P., cuis., s. de b.,… à saisir. Dans ce film très expérimental, sous forme de visite d’un appartement prisonnier de ses fantômes, elle juxtapose une vieille dame dans une douche de plumes et une jeune fille révoltée qui veut partir. Les personnages de Sans toit ni loi sont en germe… Yolande Moreau, dénichée par Agnès dans une des petites salles du Off, y joue déjà les bonnes. Puis un autre court, une errance entre les femmes statues dans les jardins parisiens, Les Dites Cariatides. Et toujours ces brèves sur les morts anonymes qui la hantent.

Agnès Varda est morte

NOUVELLE VAGUE ET NOUVEAU ROMAN

Mais la vie d’un routard est un sujet de documentaire trop voyeur pour Agnès l’esthète qui ne veut pas appuyer le message où ça fait mal. Il faut en faire une fiction, de cette vie d’errance, de ces marginaux solitaires qui lui rappellent d’autres marginaux, artistes. Ceux qui font le choix de tracer une route originale et isolée. Elle en fait partie, elle qui a souvent été mise en marge de la Nouvelle Vague. Des écrivains aussi comme Nathalie Sarraute qui trace une voie bien à elle dans la littérature avec le nouveau roman. Elle lui dédiera le film.

Son film naît aussi de l’envie de filmer les routes du Gard. « Certains paysages chatouillent l’inspiration. Il y en a un qui me fait cet effet-là, près de Montpellier, avec un monticule et deux cyprès. » Ces routes, elle les a empruntées elle aussi, à pied, quand, pendant la guerre, sa famille a trouvé refuge à Sète. « Ces paysages, je les connais depuis le temps de l’Exode et j’y suis revenue souvent. » Agnès a quitté Bruxelles, à 12 ans à peine, le 10 mai 1940, avec ses parents et quatre frères et sœurs pour fuir l’invasion allemande. Comme deux millions de ses compatriotes, elle s’est jetée sur les routes. De cette période, elle parle peu. Mais dormir dans un fossé, arriver toute sale dans un village français où l’on vous regarde en paria, a dû marquer la petite fille qu’elle était et la faire sortir définitivement de l’enfance.

L’errance, le contact avec la nature, elle les a retrouvés adolescente quand elle partait camper avec les scouts, puis jeune fille quand, après ses bachots et une tentative d’études supérieures, elle claque la porte de chez elle pour voyager. Elle atterrit en Corse et se fait engager comme raccordeuse de filets. Elle aurait pu devenir Mona la vagabonde, la routarde, héroïne de son œuvre déjà en gestation…

Alors, dans ces années 1980 rugissantes, elle part de nouveau sur les routes, au volant d’une voiture. « Je me documente, je fais des enquêtes, je me balade, je vais visiter des gens, je parle, j’apprends des choses. » Elle va dans les foyers, les asiles, les gares… Elle prend des autostoppeurs en route. C’est ainsi qu’elle rencontre Sétina. Une femme sur la route, c’est rare. Ça sera son sujet. La jeune révoltée l’inspire ; elle imagine même lui confier le rôle principal. Mais l’idée est vite abandonnée. Varda lui garde un petit rôle de zonarde à la gare et fait acheter ses « informations » par la production afin de lui procurer quelque argent. Dans ses recherches, elle tombe aussi sur des articles qui prédisent la mort des platanes, condamnés par un champignon venu d’Amérique. Ça y est, elle tient la problématique de son film : « Faut-il sauver les arbres ou les hommes ? » Question essentielle. Pourtant quand elle évoque son film, tout le monde émet des réserves. 

Qu’à cela ne tienne, elle persévère et se met en quête d’interprètes. Depuis À nos amours, la moue boudeuse de Sandrine Bonnaire lui colle dans la tête. Par chance, la jeune fille de 17 ans accepte de relever le défi, mue par un désir de ne pas se laisser enfermer dans des rôles d’adolescente classiques. Elle sera servie. Macha Méril, croisée chez les copains de la Nouvelle Vague, ferait une scientifique parfaite, qui s’intéresse à ces platanes malades. « Ce n’était pas la peine de demander un scénario, explique Macha Méril. Il y a deux sortes de cinéastes : ceux avec lesquels on collabore et ceux auxquels on se donne. Agnès fait partie de la seconde catégorie, comme Fassbinder ou Godard. Il faut faire preuve de disponibilité. Et de curiosité. J’étais une platanologue pétrie de bonnes intentions, l’incarnation d’Agnès. Mais aussi du spectateur. Ceux qui, pour des raisons politiques, religieuses ou morales, veulent aider, pratiquer la charité. C’est la France de conscience. »

AGNES LA DEBROUILLE

L’hiver 1984 est là. Il faut passer à l’action, au tournage. Agnès Varda se lance sans filet, à la seule force du système D. Elle recrute une équipe ultra-légère. Elle convainc le maire de Nîmes de l’aider, le magasin de papier peint de lui prêter sa camionnette, fait marcher ses réseaux. C’était du crowdfunding avant Internet. « Je suis arrivé rue Daguerre en plein bazar, se souvient Jacques Royer, directeur de production reconnu, qui débutait alors. Agnès Varda cherchait à recruter un assistant réalisateur. Elle me dit : “Je n’ai pas de scénario. Ça se passe dans le Sud, c’est l’histoire d’une vagabonde.” J’étais à la fois content et paniqué. Je croyais que l’assistanat consistait à organiser les choses… Elle rajoute : “Je n’ai pas le temps de vous expliquer, mais j’ai besoin d’une autorisation de tournage en gare de Nîmes et il faut que vous m’écriviez quelques scènes qui se passent dans une gare.” Elle m’installe dans la cuisine et je me mets à écrire au milieu de l’agitation ambiante. Tout à coup, elle passe sa tête et me demande : “Vous venez d’une famille nombreuse ?” Je réponds : “Oui.” J’étais embauché. Pour elle, c’était un atout car seul quelqu’un venant d’une famille nombreuse pouvait travailler dans le bordel. »

Une de ses premières missions est d’accompagner Sandrine Bonnaire chez Tati pour compléter la panoplie de Mona. Il n’y a bien sûr pas de costumier. Et les voilà partis. La mairie de Nîmes met à disposition du film une résidence – une ancienne clinique – pour loger équipe technique et comédiens. « J’ai le souvenir d’un dortoir pour footballeurs où il fallait partager les salles des bains, explique Macha Méril. Je n’avais pas du tout envie de ça, alors je suis allée dans un hôtel, à mes frais. Il y a un côté monacal, communautaire chez Agnès Varda, auquel j’adhère moins. » « Quelques jours avant le début du tournage, se souvient Jacques Royer, elle nous emmène au Carnaval de Cournonterral, dont la coutume est de balancer des serpillières gorgées de lies de vin sur les visiteurs. Elle avait dealé avec les Paillhasses, les organisateurs déguisés en pied de vigne, qu’on aurait une demi-heure pour tourner le film. Que nenni ! Ils ont été sans pitié. On y est tous passés ! Je me suis fait plonger dans la baignoire de vin. Ça commençait bien. »

LANGUE VIVANTE

Agnès Varda n’a pas de scénario. Du moins, aucun qu’elle dévoile. Le film est « cinécrit », comme l’était Ulysse. Ce mot-valise, employé par elle seule, rappelle la caméra-stylo d’Alexandre Astruc. En inventant la « cinécriture », Varda réaffirme la singularité de l’écriture cinématographique telle qu’elle l’envisage. « J’en ai tellement assez d’entendre : c’est un film bien écrit, sachant que le compliment est pour le scénario et pour les dialogues, explique-t-elle dans Varda par Agnès (Éditions Cahier du Cinéma / CinéTamaris, 1994). Un film bien écrit est également bien tourné, les acteurs sont bien choisis, les lieux aussi, le découpage, les mouvements, les points de vue, le rythme du tournage et du montage ont été sentis et pensés comme les choix d’un écrivain, phrases denses ou pas, type de mots, fréquence des adverbes, alinéas, parenthèses, études continuant le sens du récit ou le contraignant. »

La grammaire de Sans toit ni loi est très précise. Le film s’articule autour de douze travellings. Des travellings à contresens (de la droite vers la gauche) où l’on voit Mona marcher seule. Si l’on observe bien le travelling, il termine sur un élément – une grille, un pneu, une fenêtre, une cabine téléphonique – qui débutera le suivant, comme si Mona marchait de manière ininterrompue. « Sans toit ni loi, c’est un destin dont on connaît l’inexorable avancée, la dimension tragique », commente Jacques Royer. En effet, et elle y tient, le film débute par la mort de Mona, et tout le récit remonte le cours de ses derniers mois à travers les témoignages de ceux qui l’ont croisée. « Il ne fallait pas que sa mort vienne comme une sanction de son mode de vie », précise Agnès Varda.

Ce sont donc les témoignages qui viennent raconter qui était Mona. Ce prénom énigmatique est annoncé comme un diminutif de Simone. Mais on pense aussi à Mona Lisa, cette femme sur qui le monde entier s’interroge. Ses yeux qui vous fixent et ne vous lâchent pas. Son sourire insaisissable. On peut aussi imaginer qu’Agnès Varda a choisi ce nom car en Grèce (pays d’origine de la mythologie et de son père) « monos » veut dire « seul » (sans un compagnon), « abandonné », « sans secours ». Mona comme les premières lettres de « nomade », comme l’essence de ce personnage toujours en mouvement. Nomades, comme le seront ces récents succès : Les Glaneurs et la Glaneuse, Les Plages d’Agnès, Visages Villages.

Agnès Varda en 8 films

VISAGES VOYAGES

Pour raconter Mona, Agnès Varda a fait appel à des gens rencontrés au cours de son enquête, des amitiés de passage, des gueules. Il y a Sylvain le berger, Pierre le garagiste, Assoun le tailleur de vignes, et Marthe Jarnias, la vieille dame de 7 p., cuis., s. de b.,... à saisir, qui vient diriger la bonne Yolande. Sur quarante-cinq rôles, seuls cinq sont tenus par des acteurs professionnels. Sandrine Bonnaire en premier lieu qui, du haut de ces 17 ans et demi, vit le film à 100%. Elle donne tout. Son instinct, sa sauvagerie, sa révolte. « J’aimais bien le côté antipathique, dur, rebelle de Mona », expliquait Sandrine Bonnaire à Première.

Elle s’abandonne aux sautes d’humeur de Mona. Elle abandonne son hygiène aussi : « Il fallait vraiment qu’on ressente à l’écran la pesanteur du personnage, confiait-elle à Télérama à la sortie du film. Nous avons poussé la saleté jusqu’à l’extrême : j’avais des paquets de boue dans les cheveux, les ongles sales, les dents jaunies… Deux mois de tournage dans ces conditions, ça a été physiquement très dur. Entre les prises, je m’affalais par terre, une vraie loque. »

C’est d’autant plus rude à vivre pour la jeune comédienne qu’Agnès Varda, fidèle à son tempérament, n’est ni dans le compliment ni dans la cajolerie. Sandrine Bonnaire se retrouve face à une réalisatrice plus attentive à son cadre qu’aux humains qu’il contient. Agnès Varda n’en revient toujours pas de l’intensité de son interprète: « Comment a-t-elle pu, à 17 ans et demi, trouver une telle fureur, une telle violence en elle ? » Macha Méril est encore bluffée de la performance de la jeune actrice : « Elle n’a pas été chouchoutée sur ce tournage ! Peut-être volontairement, pour qu’elle se sente rejetée. Moyennant quoi, elle a le visage du rôle, elle est exceptionnelle. » Le personnage de la platanologue est aussi très avant-gardiste : « C’est un sujet ô combien d’actualité qu’abordait Agnès avec cette question de la survie des arbres. »

IL ETAIT UNE PROIE

Sans toit ni loi est aussi un film féministe. C’est le côté pile de L’une chante, l’autre pas. La cinéaste le reconnaît après coup dans Les Plages d’Agnès : « J’essayais de vivre un féminisme joyeux, mais en fait j’étais très en colère. Contre les viols, les avortements clandestins, les excisions, les médecins qui obligeaient les filles à subir un curetage sans anesthésie. » Mona est sans cesse exposée au désir des hommes. En danger.

Le premier plan du film est à cet égard très parlant puisque Mona sortie de l’eau nue, telle la Vénus de Botticelli, est aussitôt reluquée par des hommes. Dès le premier camionneur, elle sait qu’il cherche à échanger quelques kilomètres dans sa cabine contre un rapport sexuel. Elle s’en sort par un bras d’honneur. Plus tard, c’est un garagiste qui prendra « son dû » en échange d’un accueil temporaire. Sandrine Bonnaire et sa réalisatrice ont parfois des désaccords sur le sujet. La comédienne est persuadée que la puanteur repousse les hommes. Pour Agnès Varda, il est évident qu’une fille qui couche seule, dehors, se fait emmerder par les mecs. Mona est une proie. Qu’un agresseur finit par attraper de force. Si elle s’interdit de filmer le viol, comme si cet acte était trop grave pour être mimé par le cinéma, elle ne laisse aucune ambiguïté sur le destin de son héroïne.

Mais c’est le froid qui va tuer Mona, pas l’agressivité des hommes. Deux symboles marquent les étapes de sa descente aux enfers. Les bottes usées finiront pas être complètement cassées, au point que la jeune fille les portera retroussées, comme des guêtres moyenâgeuses. Et le duvet, protection qui lui permet de faire son lit sous les étoiles, prend feu. Agnès Varda filme de manière organique le quotidien de cette vagabonde, insiste sur sa puanteur. Les détails qui parsèment le film sont authentiques, fruits des confessions qu’elle a recueillies en préparant le film. Les doigts dans l’huile des sardines, le zip du blouson qui lâche, le taudis que l’on aménage, le sac que l’on planque… Sans jamais nous dire qui elle est ni pourquoi elle voyage, Varda met en scène le refus du système. Mona ne va pas vers quelque chose, elle fuit la routine, la société qui aurait fait d’elle un petit soldat obéissant. Rien n’est laissé au hasard dans le film. Surtout pas le titre. Sans toit ni loi est une déclinaison de « sans foi ni loi », devise anarchiste qui revendique l’absence de morale, de règles.

DURE FRANCE

C’est de notre société qu’Agnès Varda fait le portrait en creux. Une France dans le culte de l’hygiène. Une France des villes qui broie les individualités. Une France des campagnes où l’on se méfie de l’étranger. Brassens l’avait déjà pointée du doigt dans « Chanson pour l’Auvergnat ». Varda la questionne : « Qui sommes-nous si nous ne sommes plus capables d’ouvrir notre porte ? » Le pire jugement sur Mona nous est livré par quelqu’un qui ne l’a même pas rencontrée : « C’est peut-être une criminelle en fuite, une malade mentale ou une droguée. »

Côté coulisses, l’équipe en bave. Concentrée sur son impératif : faire entrer l’imprévu, le réel dans la fiction, Varda mène son équipe au pas de charge. « On s’est beaucoup baladés en bagnole, se souvient Jacques Royer. On s’arrêtait tout le temps chez des gens. Elle me montrait les endroits qu’elle avait repérés, puis on prenait à gauche, à droite, à la découverte d’autres décors qu’on négociait dans la foulée. C’est rare de voir quelqu’un qui s’intéresse aux gens à ce point-là. Le matin, il était courant que je trouve des scènes du jour sous ma porte. » Le froid, les journées à rallonge, l’impression d’un état d’urgence permanent donnent envie à plus d’un d’abandonner le bateau. « J’ai fini avec un pied dans le plâtre, rigole aujourd’hui Jacques Royer. Mon corps n’en pouvait plus. » Ils sont jeunes pour la plupart. C’est leur première expérience. Mais le noyau dur de l’équipe tient. Et patiente quand Agnès part chercher en Belgique de l’argent pour terminer le film. « Cette expérience a créé un lien indéfectible entre nous, commente Jacques Royer. Plus de trente ans après, on se revoit toujours. C’est un film très fondateur pour nous. » 

Le tournage s’est éternisé. Cela fait plus de deux mois qu’Agnès, ses deux assistants, les deux Jacques, son chef op Patrick, son ingé son Jean-Paul et sa scripte Chantal, arpentent les chemins du Gard. Stoïque et courageuse, Sandrine Bonnaire suit. L’hiver n’est plus là et l’équipe dissimule avec mille ruses – et quelques arrachages sauvages – le vert de la nature qui réapparaît.

MUSIQUE !

Dès les caméras rangées, Agnès Varda s’attelle au montage avec Patricia Mazuy, qui n’est pas encore la réalisatrice de Saint-Cyr. Au formalisme poétique des travellings qui rythment son récit, Agnès Varda ajoute une autre idée forte : la musique classique. « C’est Agnès Varda qui est venue me chercher, explique la compositrice Joanna Bruzdowicz. Elle a écouté divers morceaux de musique composés par des femmes dans un magasin de musique des Champs-Élysées. Elle est tombée en arrêt sur mon quatuor à cordes La vita, et elle m’a demandé des extraits de mon œuvre. Comme c’était Agnès Varda, j’ai accepté de découper dans mon œuvre. Je pense qu’elle a fait une énorme révolution dans le cinéma français. Elle a un style unique entre documentaire et fiction. »

La célèbre compositrice polonaise fait alors le voyage jusqu’à Paris pour regarder un premier bout à bout de Sans toit ni loi et cale sa nouvelle partition dans les recommandations précises de la cinéaste. « On enregistre à Bruxelles, se souvient encore la musicienne, Agnès est là et tout à coup elle m’arrête tandis que je dirige le quatuor. Je la rejoins à la cabine. Elle me dit : “Il faut que tu changes ces notes, c’est trop beau.” On ne me l’avait jamais fait ! Les musiciens étaient très surpris de me voir m’exécuter. Mais le chef du film, c’était elle. Le compositeur est parmi les techniciens. Ça a été le début d’une heureuse et très longue collaboration. »

Les notes en suspens de Joanna Bruzdowicz accompagnent Mona dans sa solitude. Le film est sélectionné au Festival de Venise. Cette année-là, on présente Cocoon de Ron Howard, Retour vers le futur de Robert Zemeckis et Legend de Ridley Scott. Mais son concurrent le plus sérieux est le français Police de Maurice Pialat. Le soir, comme il est de coutume de faire la fête, Agnès Varda fait organiser un apéro dans des gobelets en plastique blanc où l’on goûtera le vin du Gard. Et reste ainsi fidèle à son sujet. Le champagne et les petits fours pour un film sur les SDF, ça ne lui plaisait pas trop. C

ritiques, public et jury sont unanimes. Elle reçoit le Lion d’or. Sandrine Bonnaire était, dit-on, à deux doigts de recevoir le Prix d’interprétation féminine… La sortie est avancée au mois de décembre pour concourir aux César. Sandrine Bonnaire sera sacrée meilleure actrice. C’est au Planétarium de Paris que se tient l’avant-première du film, le 25 novembre 1985. L’idée est que les spectateurs, eux aussi, admirent la voûte céleste sous laquelle dort Mona. Sur les pare-brises, on glisse des tracts avec l’affiche pour inciter à découvrir le film en posant une question : « Est-ce que vous la prendriez, vous, dans votre voiture ? »

À la radio, à la télé, on parle désormais des sans-abri : Coluche a lancé les Restos du cœur. Les bénévoles se mobilisent, les Français ouvrent leur portefeuille. Un million d’entre eux iront voir Sans toit ni loi. « Sans toit ni loi, conclut Macha Meril, est un des films majeurs d’Agnès Varda. Il a eu une grâce. Une bonne étoile. Ce film a rencontré le hasard. Je crois qu’elle savait qu’elle faisait un chef d’œuvre. Agnès flaire l’air du temps comme personne. Elle a un sens inouï des grandes questions politiques. Sans toit ni loi ouvre des débats qui sont encore d’actualité sur les sans-abri, l’écologie, la condition des femmes. Et je pense que c’est ça, le rôle des artistes.»