Michael Youn Divorce Club
SND

Symbole français d’un certain humour potache et régressif, Michaël Youn s’essaie à la comédie populaire avec Divorce Club, où il laisse tomber le masque parodique. Trop vieux pour ces conneries ? On est allés en discuter avec lui.

Le roi du potache fait un pas de côté avec Divorce Club, sa troisième réalisation après Fatal (hilarante déclinaison au cinéma du rappeur fictif apparu dans le Morning Live) et Vive la France (deux terroristes bras cassés ambitionnent de détruire la tour Eiffel mais se retrouvent à Marseille). Michaël Youn s’y éloigne de son territoire originel de comédie – la parodie loufoque à l’américaine et les trajectoires de losers hors norme – et filme l’histoire d’un type banal (Arnaud Ducret) qui découvre en public que sa femme le trompe. Humilié et plaqué, il tombe sur un vieux pote devenu multimillionnaire (François-Xavier Demaison) qui l’invite à faire de la colocation dans sa villa de luxe. Et à renouer avec des plaisirs d’étudiant célibataire depuis longtemps enfouis... Michaël Youn serait-il en voie de standardisation ? Il revient pour Première sur ses angoisses existentielles et ses velléités de cinéma.

Première : C’est étonnant de vous retrouver à la mise en scène dune comédie grand public comme Divorce Club. Vous aviez besoin d’élargir votre audience ?
Michaël Youn : Non, non. C’est venu d’une envie de faire un cinéma un peu moins parodique, que j’avais besoin d’ancrer dans une certaine réalité. D’habitude, je prends un sujet farfelu et j’essaie de tisser une histoire autour. Là, je suis parti du fameux triangle amoureux à la Marivaux, dans lequel j’ai quand même mis de la TNT. J’ai compris que je pouvais insuffler là dedans tout autant – si ce n’est plus – de comédie que dans un univers parodique.

Mais ce n’était pas un projet personnel…
Effectivement, c’était une commande de SND au producteur Clément Miserez. Il me l’a proposé quand il a vu que je me séparais de la mère de mes enfants. Ça m’a beaucoup inspiré, j’ai pu y mettre des tas de choses que j’ai vécues – j’ai notamment habité en coloc jusqu’à l’âge de 35 ans. Avec mes auteurs, on a réfléchi à la pire façon d’être trompé. Moi, dans la vraie vie, je l’ai découvert en couverture de Voici... J’étais en train de tourner Les Bracelets rouges et j’ai vu sur mon téléphone 63 appels en absence, 37 messages... Je l’ai appris en même temps que tout le monde. Divorce Club n’est pas autobiographique, mais il y a beaucoup de moi dedans. De toute façon, si j’accepte une commande, je vais phagocyter le projet, me l’approprier. Mais ce n’est pas comme si j’avais un public qui m’attendait au tournant.

C’est-à-dire ?
Je n’ai pas de fanbase. Je n’ai pas cherché à développer cet aspect car cela m’effraie. J’ai toujours cultivé un rapport un peu ambigu avec la critique et les fans. C’est aussi pour ça que je ne fais plus de scène. J’ai bien conscience que Divorce Club ne s’adresse pas au même public que Fatal, comme Vive la France ne s’adresse pas à ceux qui regardaient Morning Live... Je me cherche. Je ne sais pas vraiment encore qui je suis en tant qu’artisan, que saltimbanque. Comme Éric, Ramzy, Jamel et tous les gens de cette génération-là, on s’est fabriqués en même temps que les gens nous regardaient grandir. On a tout de suite explosé, et au bout de cinq ans, tout le monde avait fait son carton au ciné. Mais nous, on n’était pas finis ! Donc je suis toujours en construction, et régulièrement, je regarde en arrière : « Ça, c’était pas mal, ça, j’ai moins aimé. » Il y a des mecs qui réfléchissent avant, moi, je réfléchis après. Certains diront que c’est dommage. (Rires.) Mais ça permet de se planter. Tu apprends beaucoup en te plantant.

Pendant longtemps, vous avez adopté la trajectoire d’un Sacha Baron Cohen à la française, qui vit à l’écran à travers des personnages-concepts. Mais vous avez décidé de tourner le dos à ça.
Je n’ai pas décidé. Fatal et Vive la France ont fait moins de 1,5 million d’entrées chacun. Ce sont des films que je voyais aller beaucoup plus haut. Après, c’est difficile de repartir... Je peux me donner à 1 000 % sur un projet, mais si ça ne marche pas comme je l’espérais, je boite un peu. Donc j’ai boité durant quelques années. Qu’est-ce que je pouvais bien faire ensuite? Divorce Club n’a pas été le fruit d’une réflexion. À la base, j’avais écrit et je voulais réaliser Rendez-vous chez les Malawas, que j’ai finalement donné à mon pote James Huth. Je n’ai pas de vision globale, pas de plan de carrière. Je ne suis pas très bon là-dedans et ça ne m’intéresse pas beaucoup. Si vous regardez mon parcours professionnel, c’est celui d’un mec qui a refusé d’être enfermé dans quoi que ce soit. J’ai fait plein de choses différentes, je me suis peut-être éparpillé... Quand tu ne te spécialises pas dans une catégorie, tu ne l’approfondis pas. Je ne suis pas comme certains de mes camarades, qui ont un trait extrêmement clair. Dany Boon, on voit très bien vers quoi il tend. Fabrice Éboué et Philippe Lacheau aussi. Je suis un peu plus confus.

Parce que vous aimez trop la connerie pour la connerie ?
Mes potes m’appellent Michaël la vanne de trop. Quand il y a une bonne vanne, je vais toujours fouiner derrière, voir s’il n’y en a pas une meilleure. En général, elle ne l’est pas, mais je la fais quand même. C’est toute ma vie. Dernièrement, on a refait de la télévision avec Vincent Desagnat et Benjamin Morgaine, une émission qui s’appelle Morning Night. Et on était ravis de pouvoir remettre les pieds dans le plat et de refaire ces vannes too much. Vos confrères de la presse TV m’ont demandé si je n’avais pas peur de ne plus pouvoir faire de cinéma après ça, qu’on me rattache définitivement au petit écran. Mais j’ai 46 ans, j’ai arrêté de me poser ces questions. Je fais, c’est tout. J’ai compris qu’Audiard ne m’appellerait pas. Et maintenant ça y est, je le vis bien. (Rires.)

En 2007, vous avez tenté quelque chose avec Héros, un film un peu expérimental de Bruno Merle, qui se situait entre le thriller et le drame. Mais ça n’a pas pris du tout.
Un vrai bide. Dix mille entrées, 27 copies. Mais je suis super fier du film.

Les critiques étaient très mitigées, notamment sur votre prestation. Vous êtes-vous dit que c’était foutu, que vous n’auriez jamais la carte ?
La conclusion de ma réflexion est la même que la vôtre, par contre la façon d’y parvenir est différente. Je n’ai jamais essayé d’« avoir la carte », je suis beaucoup plus instinctif que ça. J’ai joué dans Héros parce que je trouvais ça brut, violent. Pas parce que je pensais que c’était bien pour ma carrière. Sinon, je ne l’aurais pas fait.

Mais vous cherchiez la reconnaissance de vos pairs.
Ah ça oui, c’est sûr. D’autant plus que j’ai commencé par des rôles dramatiques dans le théâtre classique, donc je sais que je suis capable de le faire. C’est vrai que j’aurais aimé qu’on me dise : « Tu es super dans ce registre. » Je me suis pris ce bide en pleine gueule. Il y avait même des collègues acteurs qui, quand ils faisaient la promo de leur film et voulaient parler du métier, me citaient en contre-exemple. J’étais devenu le contre-exemple d’un acteur ! J’imagine que c’est ce que peut vivre aujourd’hui Kev Adams, par exemple. C’est terrible. Je me suis posé beaucoup de questions sur mes capacités. Ça m’a ôté énormément de confiance en moi et forcé à une humilité qui, je crois, était pourtant déjà assez bien positionnée. Je suis un personnage télévisuel et cinématographique exubérant, mais aussi un mec qui marche sur la pointe des pieds, toujours étonné quand on l’appelle.

Héros aurait aussi pu marquer une rupture. Le film qui vous aurait permis de vous libérer de l’image potache qui vous collait à la peau, de cet « humour HEC », pour schématiser.
Quand tu vas à une cérémonie en string en hurlant dans un mégaphone, c’est sûr que tu es plus proche des mecs qui te font rigoler à HEC qu’autre chose. Ça m’a travaillé longtemps, mais j’ai compris que cette étiquette, personne ne l’a placée là. Je me la suis collée tout seul. Libre à moi de la remplacer, je ne vais pas m’empêcher de développer un projet qui irait dans une autre direction. Pour autant, ça ne veut pas dire que je vais un jour m’écrire un drame.

Pourquoi ?
Je ne pense pas avoir le talent pour ça. Je pourrais m’écrire un truc plus dur, aigredoux, l’histoire d’un mec à la dérive. Une sorte de Lenny [le film de Bob Fosse avec Dustin Hoffman]. Mais bon, je n’attends rien de personne. Même pas de moi.

Le mec à la dérive est une figure qui revient régulièrement dans votre filmo.
Parce que c’est universel. On est tous en train de chercher sa place. L’humour a donné un sens à ma vie alors qu’elle n’en avait pas. Mais je ne suis pas le seul à travailler sur le parcours de l’individu et la quête de sens.

C’est rarement un sujet qui anime les comédies françaises…
Ce qui intéresse la comédie française, c’est la place dans la famille, le partage, la tolérance ou la différence. Il y a des gens qui le font très bien, perso je n’en suis pas capable. Ce ne sont pas mes thématiques de comédie. Moi, je suis passionné par la mise en lumière.

Dans quel sens ?
La célébrité me fascine. Je trouve ça extraordinaire, dans le sens qui est « hors de l’ordinaire ». Est-ce qu’on peut être et avoir été ? C’est ça, mon sujet de prédilection. J’en ai parlé dans Fatal, et je le refais dans Divorce Club. Mais autrement.

C’est aussi un film sur la régression. Autre sujet qui semble vous habiter.
Voilà. On a 40 ans, mais on habite avec des potes, on traîne en slip, on met de la musique, on boit des coups, on drague des mecs ou des gonzesses... Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger à quel moment la société te force à te comporter en adulte. Parce que c’est quelque chose qui, personnellement, m’effraie terriblement.

C’est compliqué de vieillir dans la comédie. Est-ce qu’en prenant de l’âge, on arrive encore à capter l’air du temps de la même manière qu’avant ?
C’est intéressant comme sujet. Effectivement, tu sens bien que ça t’échappe en vieillissant. Si Les Inconnus ressortaient une parodie aujourd’hui, ce serait le malaise. Quasiment personne ne l’a su, mais j’ai essayé de refaire un album avec Fatal Bazooka. J’étais très content après l’avoir fabriqué et on a commencé à tester un peu les sons, à tourner un clip. Et ça ne marchait pas du tout... Je me suis rendu compte que je n’étais plus en phase avec la musique. Plus en capacité de parodier. Pour moi le rap, c’était encore Booba et LMFAO, alors que tout le monde est passé à PNL et compagnie. J’étais largué. Ma chance, c’est qu’être devenu réalisateur me donne confiance en l’avenir. Je sais que je serai toujours habité par l’envie de raconter une histoire et de la tourner de la façon la plus rigolote et moderne possible.

Jouer avec l’image du mec ringard, dépassé, comme Éric Judor le fait dans Platane, ça ne vous intéresse pas ?
Ça, c’est ce qu’Éric dit dans la série, dans la vie il est tout le contraire ! Mais pour vous répondre, non, ça ne me titille pas du tout. Je crois qu’il y a quelque chose à faire sur le choc générationnel, mais pas sur le fait d’être à la page ou non. Je n’ai pas peur de vieillir ou de me ringardiser. Peut-être aussi parce que ça fait super longtemps que je suis ringard pour un certain nombre de gens. Le Morning Live, c’était déjà super beauf pour certains, là où d’autres voyaient un truc anar et rock’n’ roll. J’ai commencé en étant le con de quelqu’un et je n’ai jamais été un comique super hype. J’étais juste à la mode, le type qui faisait de la télé en montrant ses fesses. Je suis un mec popu. Et je l’assume, maintenant. Bon, on arrive à la fin de l’interview et j’aurais bien aimé qu’on parle un peu plus de cinéma…

Pourquoi est-ce important pour vous d’en parler, alors que la comédie française en est souvent dépourvue ?
Mais parce que j’aime profondément le cinéma et que j’ai l’ambition d’en mettre un peu dans mes films. Après, je ne me raconte pas d’histoires. Je sais bien que je ne suis pas un cinéaste.

De fait, vous l’êtes, non ?
Disons réalisateur, alors. Cinéaste, c’est pour ceux qui ont réellement un style. En tout cas, on n’est pas obligé de faire des comédies moches, uniquement en champ-contrechamp. J’ai encore beaucoup à apprendre sur les mouvements de caméra, mais je crois avoir compris pas mal de choses sur le montage. Ça me passionne. Et j’ai envie de progresser dans la mise en espace, la profondeur de champ. Réussir à faire plus de mise en place sur le même plan, sans avoir forcément besoin de découper. Je crois qu’en général la comédie gagne à être moins découpée. Bon, je sais très bien que Divorce Club ne va pas révolutionner l’histoire du cinéma. Mais c’est un film qui n’a pas d’autre prétention que d’essayer de vous faire marrer du début à la fin. Et à ce niveau-là, je crois que c’est réussi.

Vous avez longtemps trouvé l’inspiration dans un certain type de comédies américaines. Est-ce que ça infuse encore en vous ?
Je suis un gros fan de comédies américaines, mais disons jusqu’à 2015. Depuis, il n’y a plus grand-chose de vraiment hilarant. Je crois que les mentalités ont changé là bas, leurs comédies sont moins exubérantes, il y a beaucoup plus de films de niche, avec moins de moyens. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu un truc qui m’a éclaté comme Anchorman, Zoolander, Borat ou 40 ans toujours puceau. Ces films m’ont donné envie de faire ce métier.

Parce que cet humour-là est en voie d’extinction ?
Peut-être. Et on voit bien qu’en France ça évolue aussi. Aujourd’hui tu as un humour pour les juifs fait par les juifs, un autre pour les rebeus par les rebeus, un humour sur les gens qui fument par des gens qui ne fument pas ou qui ont arrêté de fumer... Dans toute la palette de ce qui peut te faire rire, il existe un comique spécialisé. C’est pour ça qu’il y a de plus en plus de séries et de films de niche, pensés pour faire rire les nanas qui sont célibataires, les mamans qui sont un peu déprimées ou les pères qui viennent de se faire larguer. C’est vraiment dommage, non ?

Divorce Club, le 14 juillet au cinéma.