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Alors qu’on vient apprendre la disparition de Rutger Hauer, retour sur les coulisses d’une scène magnifique.

Rutger Hauer nous a quittés vendredi 19 juillet, mais l’annonce de sa mort n’a été annoncée officiellement qu’hier. L’acteur fétiche de Paul Verhoeven avait 75 ans. Si sa relation avec le réalisateur hollandais a donné une série de merveilles (Turkish Délices, Soldier of Orange, Katie Tippel), jusqu’au superbe La Chair et le sang en 1985 qui vit la fin de leur amitié, son rôle le plus légendaire reste celui du réplicant Roy Batty dans le monumental Blade Runner (1982) de Ridley Scott d'après Philip K. Dick. Le réalisateur d’Alien l’avait engagé à cause de son rôle dans Soldier of Orange (1977) de Verhoeven où il incarne un résistant hollandais pendant la Seconde guerre mondiale. Hauer va, sur les consignes de Scott, littéralement s’emparer du rôle de Baty en s’amusant, en faisant du grand méchant du film un être profondément empathique et attachant. Les idées d’Hauer sont souvent acceptées par Ridley Scott et son équipe : il refuse notamment de se battre contre Deckard (Harrison Ford) à la fin du film ("je suis pas Bruce Lee !", aurait-il dit), préférant mettre en scène une partie de cache-cache mortel. Hauer a également l’idée de tenir une colombe dans ses bras à la fin. Et ses ultimes paroles sous la pluie vont passer dans l’histoire.

La Chair et le sang, le plus beau film de Rutger Hauer

A la fin de Blade Runner, Deckard est littéralement sauvé d’une mort certaine par Batty après un affrontement violent. Sur un toit, sous une pluie battante, Batty, presque nu, récite sa propre élégie. "J’ai vu des choses incroyables. Des vaisseaux en flammes sur le bouclier d’Orion. J’ai vu des rayons cosmiques briller dans le noir près de la porte de Tannhäuser. Et tous ces moments vont se perdre dans le temps, comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir". Androïde conçu pour travailler dans les colonies spatiales, Roy Batty possède une "date limite" et meurt dès la fin de son dialogue, en silence. Et en novembre 2019 selon la chronologie du film.

"Je suis toujours très fier du discours final de Batty. C’est un très beau moment, pas vrai ? Mais l’origine, il était un peu plus long, c’était une bonne demi-page de dialogue", racontait un Rutger Hauer goguenard en 1995 à Paul M. Sammon dans le livre Future Noir : The Making of Blade Runner, qui décrit dans ses moindres détails le tournage compliqué de ce classique de la SF. "La veille du tournage de la scène, j’ai dit à Ridley que le texte était bien trop long. S’il n’a plus de piles, il doit mourir d’un coup. Il n’a pas de temps pour un long adieu, à part peut-être raconter rapidement des trucs qu’il a vu. La vie est trop courte -et puis, boum ! Je sentais vraiment que la fin du film devait être courte. Nous avons déjà vu tout cet opéra de réplicants qui meurent. Je pensais que le public ne supportait pas une autre scène de mort étirée. J’ai dit à Ridley : "faisons ça rapidement, avec autant de simplicité et de profondeur que possible. Mais il faut aussi que Batty passe pour un intello le temps d’un instant." Ridley a dit oui, il aimait ça. Donc, quand nous avons filmé ce monologue, j’ai enlevé des phrases du début et j’ai improvisé les dernières phrases : "et tous ces moments vont être perdus dans le temps, comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir."

"Vous savez, tout le monde me parle de ce petit discours, mais on oublie le scénariste. C’est David Peoples qui a écrit le texte du monologue de Batty, et il a fait un travail magnifique. J’aimais profondément ces images -des vaisseaux en flammes sur le bouclier d’Orion, des rayons cosmiques qui brillent dans le noir près de la porte de Tannhäuser- et je trouvais ça très intéressant, même si on ne les comprenait pas." C’est effectivement une des (nombreuses) idées de cinéma sublimes de Blade Runner : il s’agit de la seule véritable mention des colonies spatiales, nommées "off-world" dans le film et toujours laissées hors-champ ("off-screen") puisque tout se déroule dans un Los Angeles ravagé par la nuit et les pluies acides ; la poésie des phrases de Batty/Peoples/Hauer donnent à la porte de Tannhäuser (on ne saura jamais ce que c’est) et aux vaisseaux en flammes la forme que votre imagination va lui donner. Batty accepte la mort programmée de son corps. Mais pas de ses souvenirs.

Première Classics : Quand Harrison Ford et Ridley Scott parlaient de Blade Runner en 1982

En parlant de souvenirs, en 1994, la deuxième édition du disque de la musique de Blade Runner, signée Vangelis, reprendra le monologue de Batty accompagné de la musique (et des bruits de la pluie) sous le titre Tears in Rain. En 2017, Hans Zimmer et son disciple Benjamin Wallfisch réinventeront ce titre dans Blade Runner 2049 lors d’une scène déchirante où l’hologramme Joi (Ana de Armas) prend vie sous la pluie. Sans monologue. Il ne reste que des larmes sous la pluie.