Cannes 2023 - jour 7
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Tous les jours, le point à chaud en direct du 76e festival de Cannes.

Le film du jour : Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismaki

Le cinéma chaplinesque du finlandais ne bouge pas. Le monde peut bien s’exciter, les guerres peuvent éclater, les néons vintages d’Helsinki continuent d’éclairer la nuit. Un univers en moleskine et bakélite qui se moque du temps présent. Et pourtant, ces Feuilles mortes baignent dedans. Les nouvelles d’une Ukraine bombardée sortent des transistors et les chansons qui tentent de les recouvrir sur le canal voisin expriment une même déchirure. Reste l’amour. Aki Kaurismaki y croit. Voici donc un mélo. Deux âmes en peine et silencieuses - une caissière de supermarché solitaire et un ouvrier alcoolique, se croisent dans un bar-karaoké. C’est le coup de foudre. Le destin n’est pas tendre. Entre licenciements à répétition, accidents et coups du sort, la vie, comme dans la chanson de Prévert et Kosma qui donne son titre au film, "sépare ceux qui s’aiment..." Si son cinéma ne bouge pas, Aki non plus. Sur les marches aussi rouges que ses yeux déjà embués, le cinéaste de 66 ans, est toujours ce molosse au cœur tendre qui cache sa timidité par des ruses burlesques.

Les Feuilles Mortes
Sputnik

La perf du jour : Marion Cotillard dans Little Girl Blue

C’est un documentaire singulier qui raconte une femme pas comme les autres. Après avoir découvert - peu après son suicide - un carton contenant enregistrements, photos et souvenirs en tout genre d’elle, Mona Achache (Le Hérisson) a entrepris d’embrasser l’histoire rocambolesque (de Paris à New- York, de sa relation avec Jean Genet à ses années de prostituée) de sa mère, l’autrice Carole Achache et, à travers elle, les traumas qu’on se transmet de génération en génération chez les femmes de cette famille. Un geste de catharsis mémorielle à la forme hybride, sorte de croisement entre Carré 35 d’Eric Caravaca et Les Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, où elle a confié à Marion Cotillard la responsabilité de représenter physiquement l’absente, de lui faire rejouer des moments de sa vie. Avec l’objectif de passer par une fiction fantasmée donc pour se rapprocher de réalité.

A l’écran, on assiste donc tout à la fois à la préparation d’un rôle et à sa composition magistrale: apparence, démarche, playbacks de ses interviews apprises par coeur et incarnées jusqu’à la moindre respiration, à la moindre hésitation sur certaines syllabes. Pour un résultat troublant où le visible dialogue avec l’invisible et où Marion Cotillard impressionne par son mélange de puissance et de délicatesse, par la précision d’une interprétation qui ne phagocyte jamais le projet de Mona Achache mais l’emmène encore plus loin sans doute que la réalisatrice ne l’avait imaginée sur ce papier. S’il n’avait pas été présenté en Séance Spéciale mais en compétition, on aurait découvert hier une favorite incontestée et incontestable au prix d’interprétation.

Marion Cotillard dans Little Girl Blue
Tandem Films

L’anime du jour : Mars express de Jérémie Perin

Sous les pavés (le cinéma de) la plage. Alors que la compet naviguait entre fable ricanante (Club Zéro d’Hausner) et spleen finlandais (Les Feuilles mortes de Kaurismaki), c’est dans cette sélection plus que parallèle, dans les recoins du festival, qu’on pouvait retrouver un peu de nerf et découvrir un beau film d’animation mélangeant space opera et SF dystopique. Situé dans une ville imaginaire du futur, Mars Express raconte l’enquête d’Aline (anagramme d’alien), une flic chargée de retrouver deux étudiantes disparues. Accompagné par un droïde, elle va découvrir un complot terrifiant…

Quelque part entre Oshii et Kawajiri (la description d’un monde à l'humanité quasiment absente), influencé par Satoshi Kon et K. Dick (les robots partout), le film impose son univers cyber élégant et immerge le spectateur dans un futur à la fois très loin et très proche - transferts de conscience, dépossession du corps, communication à distance… Les scènes d’action, fantastiques, scandent l’intrigue très “néo-noir” et sous-tendent une réflexion mélancolique sur la condition humaine. Le plus surprenant ? Tout cela a été réalisé par le français Jérémie Perin à qui l’on doit la série Last Man. Annoncé en compétition à Annecy, on en reparle très vite. 

Mars Express de Jérémie Périn
Gebekah Films

L’odeur du jour : le parfum “sang, matière fécale et transpiration” de Jude Law

"J'ai lu qu'on pouvait sentir Henry (VIII) quand il était trois pièces plus loin. Sa jambe pourrissait terriblement. Il cachait l'odeur avec de l'huile de rose", expliquait Jude Law en conférence de presse du Jeu de la reine (Firebrand en VO). "Je me suis dit que ça aurait un vrai impact si je sentais très mauvais. » Donc l'acteur a déniché une spécialiste des parfums sur-mesure, pour qu'elle lui confectionne une fragrance ressemblant à l'odeur du roi : "Elle a réussi, je ne sais trop comment, à mettre au point un truc extraordinaire entre sang, matière fécale et transpiration." Ce qui a fait dire au réalisateur Karim Aïnouz que quand "Jude arrivait sur le plateau, c'était juste horrible." "You'll know when I'm there", comme il disait dans la pub Dior Homme.

Le Jeu de la reine (2023)
Sony

La vidéo du jour : Pierre Niney et Michel Gondry

Dans Le Livre des solutions, présenté à la Quinzaine des cinéastes, Michel Gondry met en scène son alter ego, incarné par Pierre Niney. Un réalisateur qui ne parvient pas à terminer son film et se réfugie dans la campagne des Cévennes pour tenter d’y mettre un point final. Le duo nous dévoile les coulisses dans une interview vidéo : 


 

La scène de vomi du jour : Club Zero, de Jessica Hausner

Chaque année, à Cannes, c'est la même chose : on essaye de deviner le lauréat de la future Palme d'or en se basant sur les goûts supposés du président du jury. Un film avec des enfants et des histoires de famille ? Ça va plaire à Spielberg ! Un film avec de la pop music et des néons ? Wong Kar-wai va adorer ! Finalement, on se trompe à chaque fois. Spielberg sacre La Vie d'Adèle, et Wong récompense un film engagé de Ken Loach… Tout ça pour dire que cette année, on garde un œil particulièrement attentif sur les scènes de vomi. Parce qu'on se dit que Ruben Östlund doit adorer ça… Il y en a une mémorable – du moins, faite pour faire parler d'elle – dans Club Zero, de Jessica Hausner, un film sur une gourou de la bouffe prônant l'"Alimentation Consciente" – un régime dont on comprend vite qu'il consiste à ne plus rien avaler du tout.

Pour montrer à ses parents que le fait de se nourrir est une pure construction sociale, une jeune fille se met à manger son propre vomi devant leurs yeux ébahis. Shocking ? A vrai dire, pas tant que ça, le vomi en question ne paraissant pas si horrible que ça à ingurgiter - visuellement, ça ressemble à de la Pom’Pote. Il n'a en tout cas pas coupé l'appétit des festivaliers, qui se sont tous joyeusement dispersés dans les rues cannoises après la projection, à la recherche d'un restaurant où dîner. On attend maintenant l'opinion experte du président Östlund. 

Club Zero
BAC Films

Mardi à Cannes

Aujourd’hui, le monde (trop ?) bien rangé de Wes Anderson investit le tapis rouge accompagné de sa rutilante armée (Tom Hanks, Tilda Swinton, Margot Robbie, Scarlett Johansson...), Asteroid City est une plongée fantasmagorique dans l’Amérique fifties. Un peu plus tard, Marco Bellocchio, palmable également, proposera L’enlèvement, l’histoire vraie et rocambolesque d’un bambin arraché à sa famille juive par le Vatican dans l’Italie du 19e siècle. Enfin Beat Takeshi (Kitano), loin du tumulte, revient sur la croisette treize ans après Outrage, avec Kubi dans la catégorie Cannes Première. Il se dit que cette fresque dans le Japon du 16e siècle pourrait être l’ultime fait d’arme du génie nippon. On ne veut pas y croire.