Le Traître de Marco Bellocchio
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L'italien Marco Bellocchio est de retour en sélection avec ce thriller mafieux autour de la figure du repenti Tommaso Buscetta. Un film tout en tension qui retrace avec maestria la fin d’un monde. Un autre sérieux prétendant aux ors cannois.

Alors que cette édition cannoise s’annonce comme l’une des plus relevées depuis des lustres - certains avancent la date de 1980 celle qui avait obligé le jury à doubler la Palme (Que le spectacle commence, Kagemusha) –, on se demande s’il ne va pas falloir tripler voire quadrupler l’or cannois. Et même si nous étions prêts à recevoir de nouveaux coups dans la figure (Abdelatif Kechiche par exemple), rien ne laissait présager que l’un des plus forts viendrait de Marco Bellocchio. Non pas que le cinéaste italien de bientôt 80 ans, celui des Poings dans les poches, Le saut dans le vide, Buongiorno notte ou encore Vincere, ne puisse pas être considérer comme un maître mais ses œuvres récentes étouffées et étouffantes versaient dans un auteurisme refermé sur lui-même (La belle endormie…) qui n’invitait pas à l’enthousiasme. Voilà donc ce Traitre, centré sur la seule figure de Tommaso Bruscetta, homme fort de la mafia sicilienne qui aux débuts des années 80 répondra aux questions du juge Falcone et sera considéré comme un traître par les « familles » et un repenti pour la justice et donc une grande partie de l’opinion italienne. Le maxi-procès qui suivra deviendra une scène de théâtre à l’italienne et fera tomber un à un tous les chefs des différentes familles.

Abasourdi

A première vue aussi, pas grand-chose à attendre d’un genre – le thriller mafieux – qui aura donné au cinéma - surtout américain - des chefs-d’œuvre à la pelle à partir des années 30. Les cinéastes italiens un peu à la traîne sur ce terrain-là, ont raconté leur propre histoire criminelle avec moins d’emphase et de génie (cf les films de Francesco Rosi). Bellocchio répare la chose. Le traitre  déploie et superpose tension, force, violence, emphase et mélancolie qui contaminent tout le cadre et laissent abasourdi. La limpidité avec laquelle Bellocchio raconte cette sombre histoire pour en révéler sa part bouffonne et tragique est prégnante dès la première séquence. On y voit les différents clans de la Cosa Nostra fêter ensemble la Sainte Rosalie dans une belle maison et poser ensemble sur la photo d’une famille enfin réunie et soudée. Au milieu de ce panier de crabes, Tommaso Bruscetta (impérial Pierfrancesco Favino), n’est qu’un homme de main, mais ses déplacements sont scrutés avec attention par les convives. Il évolue d’une pièce à l’autre avec autorité et une assurance qui ne trompent pas. Il récupère bientôt son fils quasi inerte sur la plage en pleine montée d’héroïne. Le fils vacillant réintègre illico la famille. La drogue est alors la grande affaire de la mafia, celle qui va asseoir mondialement sa force et bientôt précipiter son implosion. Pour l’heure, un feu d’artifice et des chants religieux parachèvent cette parodie de réunion familiale digne du Parrain de Coppola. Et puis les choses vont se précipiter. L’exil au Brésil pour Tommaso et une ribambelle d’assassinats fratricides en Italie dont le nombre en surimpression agit comme un compte à rebours inversé et suggère l’inéluctable à l’œuvre. Jusqu’ici tout va bien, les repères sont connus, les figures très imposées presque prévisibles… Rien ne prépare réellement à ce qui va suivre.

Combats de boxe et joutes verbales

Le retour en Italie de Tommaso va lancer un autre film, celui d’un long procès très commedia dell’arte où la figure de Tommaso va révéler sa vraie nature. L’homme assume, ne baisse jamais la tête face à ses juges et s’il tourne le dos à ses anciens partenaires parqués dans des cages au fond de la salle, il envisage chaque confrontation avec eux avec délectation. Derrière ses épiasses lunettes noires de rock star, il parle, se confesse, assume tout. On sent une jubilation. La mise en scène d’une fluidité déconcertante sait restituer la valeur de ces procès et dynamiser l’action par la seule force de la parole et de la gestuelle. Combats de boxe et joutes verbales. Bellocchio manie l’ellipse à la perfection et face à ce déchaînement d’action parvient à rester au plus près de l’intimité de son personnage dont on pressent le lent délitement intérieur. Le « bâtard », le « traitre », rejette son ancien monde et la conscience de ce reniement n’est pas sans conséquences affectives. Le cinéaste italien prend l’histoire de la mafia à son point culminant, à son entrée dans l’ère moderne où les méthodes « à la papa » seront bientôt dépassées. Dans la tourmente, Bruscetta a-t-il le temps de penser, de faire le point ? L’assassinat du juge Falcone (la séquence est démente) sonnera la fin d’un jeu tourné vers l’extérieur pour la dernière partie du film plus introspective et mélancolique. Et dans un final magnifique digne d’un western fordien, cette divine comédie s’achève. Mon dieu que le voyage fut intense!