Wonderland, le royaume sans pluie
Art House

Le réalisateur de Miss Hokusai est venu présenter en compétition au Festival d’Annecy son nouveau film, Wonderland, le royaume sans pluie.

Présenté en compétition officielle au Festival international du film d’animation d’Annecy, Wonderland, le royaume sans pluie est le nouveau film du vétéran Keiichi Hara : le réalisateur du magnifique Miss Hokusai, récit de la vie de la fille du peintre Hokusai au début du 19ème siècle, emmène ses deux héroïnes -une lycéenne boudeuse et une antiquaire délurée- dans un monde parallèle de fantasy menacé par une ancienne prophétie. Keiichi Hara nous raconte pourquoi et comment il s’est embarqué dans cette aventure.

Votre précédent film, Miss Hokusai, était un biopic réaliste. Pourquoi être revenu à un cinéma plus "imaginaire" ?
A la base, je suis un réalisateur de films d’animation commerciaux. Je suis indépendant. Souvent des investisseurs me font des commandes. J’ai l’habitude de faire des films de commande depuis longtemps. Miss Hokusai était particulier : c’était juste ce film-là qui était différent de mes autres films. Je tenais beaucoup à cette œuvre. Wonderland, c’est un film de commande financé par des investisseurs.

Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
C’est un peu compliqué de répondre… Je me suis résolument tourné vers la fantasy. J’ai essayé de faire un film qui puisse plaire à la fois aux enfants et aux adultes. C’est excitant de faire un film pour tous les publics : j’ai cherché mon inspiration un peu partout. Je ne pense pas spécifiquement au public étranger quand je fais un film. Mais à la suite de la sortie de mes précédents films en France, je voulais montrer dans Wonderland tout le respect que j’ai pour la culture française. J’ai glissé quelques détails sur la France dans le film. Vous avez remarqué ? La chanson de fin de Wonderland est Parlez-moi d’amour de Lucienne Boyer.

Vous voyez la France comme un pays de fantasy ?
Non, pas seulement. C’est une question d’attachement. J’aime vraiment, profondément la France. Je suis venu ici plusieurs fois pour mes vacances. Le personnage de Chii, l’antiquaire, prévoit un voyage dans le village de l’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse, où je me suis déjà rendu... Et pour les séquences de repas, j’ai glissé aussi des références à la nourriture française. Les paysages s’inspirent aussi de la campagne française que j’ai visitée.

Wonderland semble réalisé comme un film "traditionnel" : pas de mouvements caméras délirants ou compliqués. Est-ce voulu ?
Bien sûr ! Certes, je suis un réalisateur d’animation, mais je me considère comme un cinéaste tout court. Quand je réalise un film, j’essaie toujours de faire comme si je faisais un film "réel". Trop souvent dans le cinéma d’animation la caméra bouge énormément, parfois juste pour montrer qu’on est dans une ambiance bizarre… Je n’aime pas ça. C’est pour cela que mes films montrent bien mon goût pour le cinéma live action.

Avez-vous employé de nouvelles techniques ?
Je ne parlerais pas de "technique" au sens strict… Mais j’ai tenté des choses différentes par rapport à mes films précédents. Je crois que j’ai encore plus cadré le film comme s’il était en prises de vues réelles, comme vous l’avez souligné. Mais en même temps je voulais qu’il s’agisse d’un vrai film de divertissement. C’est dans ce registre que j’ai utilisé des méthodes qui sont propres au cinéma d’animation.

Il y a très peu de "monde moderne" dans Wonderland : pas de téléphones portables, d’Internet ou de réseaux sociaux…
Si, il y a un portable, celui de l’héroïne, au tout début du film. Il sonne, elle l’éteint et le cache sous son oreiller… Mais je ne voulais surtout pas qu’elle l’emmène dans Wonderland. Si leshéroïnes prennent leurs portables, elles vont vouloir l’utiliser ! Elles vont prendre des photos, communiquer entre elles… Ce sont des actions qui n’étaient pas du tout nécessaires au film. Je voulais qu’elles ressentent leur aventure avec leurs cinq sens.

Supprimer les éléments modernes, est-ce une réaction face au cinéma d’animation japonais actuel ?
Exactement. (sourire)

Vous trouvez que vous avez une place particulière au sein du cinéma d’animation japonais ?
Très honnêtement, je ne m’intéresse pas beaucoup aux films d’animation faits par les autres. Je ne m’y reconnais pas vraiment. Je ne veux pas leur ressembler. Je veux faire des films comme ceux que je voyais quand j’étais petit. Des films très mélangés, japonais ou étrangers…

Pourquoi ne vous intéressez-vous pas aux autres films d’animation japonais ?
Mmmm… (long silence) Parce que je sais à l’avance que ça ne va pas me plaire ! (rires)

Quels films voyez-vous, alors ?
Des films "vrais", en prises de vues réelles. Le cinéma de Marvel ou Pixar ne me dit pas grand-chose. Je préfère les petits films indépendants. J’ai déjà réalisé un film "vrai", Hajimari no Mishi (sorti en 2013, il s’agit d’un biopic de Keisuke Kinoshita, réalisateur de La Ballade de Narayama). A chaque film, je me pose la question… Est-ce que je ne tenterais pas cette fois de le tourner en prises de vues réelles ? Si on me donnait un chèque en blanc et aucune contrainte, je ne saurai quoi faire.

Et quelles contraintes avez-vous dû surmonter sur Wonderland ?
En tout premier lieu, la durée. Les investisseurs voulaient le film le plus court possible, mais je n’arrêtais pas d’avoir de nouvelles idées et le film était de plus en plus long… Après, il y a eu les contraintes internes, que je m’impose moi-même. Il y en avait deux : donner au film son tempo juste, et trouver des éléments de cinéma fantastique qui n’ont jamais été faits. Pour toute la question du character design et des décors, j’ai fait appel à un artiste russe, Ilya Kuvshinov, qui amène sa sensibilité si particulière.

Vous parlez de tempo : le film a une lenteur que j’ai trouvé justement très onirique. Vous êtes-vous inspiré de vos rêves ?
Non, je ne me suis pas inspiré de mes rêves… par contre, le château central de Wonderland est inspiré d’un rêve fait par Ilya. Je ne me suis jamais inspiré de mes rêves pour faire mes films. Le plus grand risque pour un réalisateur est de s’habituer à faire des films. Malgré l’expérience, j’essaie de garder l’état d’esprit d’un débutant.

Merci à Shoko Takahashi pour sa traduction.

Wonderland, le royaume sans pluie, sortira le 24 juillet. Bande-annonce :