Klaus Netflix
Netflix

Une origin story du père Noël qui en met plein les yeux. Interview avec son réalisateur.

Netflix fait ses premiers pas dans le cinéma d'animation et frappe un grand coup en remettant la 2D au cœur du débat, alors qu'aucun studio n'avait osé relancer la machine depuis l'enterrement discret du genre, quelque part entre les échecs au box-office de La Princesse et la Grenouille (2009) et Winnie l’Ourson (2011). Avec Klaus, la plateforme de streaming contredit les Cassandre et revient donc au dessin à la main, une technique ancestrale remise au goût du jour grâce à la gestion de la lumière par ordinateur, qui suit l'action en temps réel. Un rendu hors norme, à cheval entre l'ancien et le nouveau monde de l'animation.

A la fois conte et origin story du père Noël, Klaus raconte l'histoire d'un jeune homme bien né - et exécrable - nommé Jasper (Jason Schwartzman), dont le père l'oblige à travailler en tant que facteur dans un village perdu de la Scandinavie, où les habitants ne peuvent pas se voir en peinture. Il va vite rencontrer un fabricant de jouets à la longue barbe blanche, un certain Klaus (J.K. Simmons)...

Lors du dernier festival du film d'animation d'Annecy, nous avions rencontré le réalisateur espagnol Sergio Pablos, notamment character designer de Hercule, La Planète au trésor ou Tarzan, et initiateur de l'histoire de Moi, Moche et méchant.

Pourquoi personne n'a tenté de remettre la 2D au goût du jour avant vous ?
C'est difficile pour les gens de l'industrie de l'animation de sortir de leur systèmes de pensées. Et Hollywood a tendance à beaucoup trop se fier aux statistiques. Quand Toy Story est sorti, tout le monde s'est dit que c'était l'avenir, sans trop se poser de questions. La 2D avait moins rapporté dernièrement, donc dans leurs têtes, la 3D était forcément le seul chemin à prendre. Comme pour justifier l'abandon, c'est là que tout le milieu a commencé à répéter en boucle que la 2D coûtait plus cher, alors que c'est faux. Sauf que c'est plus facile de vendre des films qui ont le même look que des succès récents. Donc au lieu de se remettre en cause, ils ont fait mine d'ignorer les échecs de certains films en 3D, parce que ça ne rentrait plus dans le schéma simpliste qui s'était imposé dans le milieu.

Netflix a compris quelque chose qui a échappé aux autres ?
J'ai cette théorie : si j'embauche huit créatifs complètement fous et que je leur demande à chacun de faire un film, statistiquement l'un deux devrait faire un chef-d'oeuvre. Je me dis que Netlix a pensé qu'en creusant dans plein de directions différentes, ils allaient forcément tomber sur une pépite.

J'ai entendu dire que c'est l'algorithme de Netflix qui a pointé du doigt un appétit du public pour les films de Noël. Et donc que c'est pour cela que Klaus les intéressait.
Oui, c'est vrai. Klaus est une exception. On est allé chez eux par deux fois, et ils ont refusé le projet car ils ne voulaient pas faire de films d'animation à l'époque, seulement des séries. La troisième fois, les choses étaient différentes : "On ne cherche toujours pas de films d'animation, par contre on veut des films de Noël. Klaus peut nous intéresser". Et là tout s'est enchaîné, on s'est retrouvé en tête de gondole d'une nouvelle branche de Netflix. 

Le principe de l'algorithme ne vous dérange pas ?
Ce n'est pas vraiment l'algorithme qui choisit, ils se basent juste sur ce que les gens regardent. Si un type en Turquie et un type en Chine aiment un contenu, ça veut sûrement dire qu'il a quelque chose d'universel. Ce n'est pas toujours parfait, mais je m'en accommode. Et puis ça va continuer à évoluer. Je sais bien que l'algorithme va mettre Klaus en avant partout pendant la période de Noël : ce sera une super façon de s'assurer que les gens soient au courant de la sortie, et en même temps je suis certain que dès le 26 décembre, le film va se retrouver enterré. Il faudra écrire le titre lettre par lettre pour le trouver (Rires.) Et puis l'année prochaine ça sera à nouveau mis en avant. C'est la nature des longs-métrages de Noël. La consécration, c'est quand votre film fait partie des quelques classiques que les gens se repassent chaque année pendant les fêtes.

Vous pensez que l'arrivée de Netflix dans l'animation va être un bouleversement ?
Je le crois, oui. Ils misent sur les créateurs et ont supprimé tous les processus de validation très lourds des studios. Ils ne sont pas toujours sur notre dos. Le discours est : "Faites le film que vous voulez faire". Ce n'est qu'une question de temps avant que les meilleurs films de l'année viennent de Netflix, Amazon ou les autres. Et là, les mentalités vont changer. Je ne dis pas que ce sera Klaus, mais ça finira par arriver.

Les studios seront forcés de changer leurs méthodes ?
Ils n'ont déjà pas le choix, ils doivent promettre plus de liberté. Sinon ils ne peuvent pas rivaliser puisque les créatifs cherchent cette autonomie artistique. Ils doivent changer la façon dont ils parlent aux artistes. Je crois que les studios et les plateformes doivent trouver le juste milieu entre suffisamment de liberté et trop de liberté. C'est un peu le bazar en ce moment, et il y aura forcément des exagérations dans les deux camps. Mais j'ai longtemps été de l'autre côté de la barrière, où je n'arrivais pas à vendre mes projets. Je peux vous dire que je préfère être là où je suis actuellement (Rires).

Comment est née l'idée de Klaus ?
Au début des années 2010, il y a eu une vague d'origin stories au cinéma, et ça m'intéressait beaucoup. Batman Begins m'avait particulièrement marqué : c'était un super-héros bien connu, avec une mythologie de plusieurs dizaines d'années, mais plus vraiment à la mode à l'époque. Comment faire pour intéresser le public d'aujourd'hui avec ça ? Christopher Nolan a réussi, et j'ai commencé à me dire que je devais trouver un personnage avec qui faire ça. J'en ai listé plein, de Dracula à Napoléon, jusqu'à en arriver au père Noël. Pas vraiment le summum du cool ! Mais je n'arrêtais pas d'y penser : c'était dingue qu'il n'existe pas d'origin story du père Noël. Et puis j'ai trouvé le bon angle pour l'aborder. Et si tout ce qu'on aime chez le père Noël - sa bonté, sa gentillesse - découlait en fait des actions du plus grand trou du cul qu'on puisse imaginer ? (Rires). Je tenais une histoire avec juste ce qu'il fallait d'ironie et de comédie.

L'envie de 2D est venue juste après ?
Oui. On s'est rendu compte que la lumière était le truc qui posait le plus de problème en animation 2D. Car la lumière, c'est aussi du volume, ce qui explique quand elle était peinte à la main, le rendu pouvait sembler un peu « plat ». Il s'était écoulé quinze ans depuis les deux derniers films d'animation, et depuis des tas d'outils de post-production et de traitement de l'image avaient vu le jour. On s'est rendu compte qu'en les utilisant de la bonne façon, avec de vrais artistes aux commandes, le rendu pouvait être dingue. Quand j'ai vu les premiers tests, j'étais persuadé qu'il y avait une partie de 3D. Mais non, tout était fait à la main. Et en fait, c'était étonnement assez facile.

Donc tous les plans sont dessinés à la main ?
Oui et non. Tous les dessins sont bien faits à la main, à l'exception de rares éléments. Par contre, on voulait se rapprocher le plus possible de la lumière naturelle : elle bouge, se réfléchit... Impossible de faire ça à l'ancienne en jouant sur la noirceur des ombres. Donc il nous fallait une partie d'ordinateur pour gérer ça. En fait, on a réussi à fabriquer des "couches" de lumière qu'on peut manipuler à notre guise, et qui s'adaptent aux mouvements en temps réel en fonction de la couleur. L'idée était de faire que chaque plan ressemble à un concept-art, mais en mouvement. Après ça, impossible de revenir en arrière.

Klaus, disponible sur Netflix.