Anna Karina en 1968
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La muse de Jean-Luc Godard vient de mourir. Portrait d'une actrice rayonnante qui a aussi donné sa voix à Gainsbourg, écrit des livres et réalisé des films.

Si Anna Karina, qui vient de décéder à l’âge de 79 ans, n’avait pas croisé Coco Chanel son destin aurait été sûrement différent. A la toute fin des années 50, la célèbre créatrice de mode repère une jeune mannequin de 16 ans qui vient à peine de quitter son pays natal, le Danemark."Quel est ton nom ?" lui demande Coco, "Hanne Karin Bayer" répond la jeune fille d’une voix maladroite. "Non tu t’appelleras, Anna Karina !" Avec un "blase" pareil, un destin est soudain possible. Alors, tout s’enchaîne. Très vite et bien. Le jeune Jean-Luc Godard, fraîchement passé de la plume à la caméra, lui propose A bout de souffle. "Non merci monsieur !" Le très petit rôle obligeait à se dénuder devant la caméra. "Je ne me déshabille pas monsieur."

Mais ce n’est pas fini pour autant. En ce début des sixties, Jean-Luc Godard cherche une muse pour faire comme ses maîtres. Orson Welles a Rita Hayworth ; Josef von Sternberg, Marlène Dietrich ; Jean Renoir, Catherine Hessling ; Godard aura "sa" Karina. "Nous avons sept films et demi ensemble…", avait l’habitude de dire l’actrice, précisant dans la foulée : "Sept long-métrages et un sketch". Parmi eux, Le petit soldat (1960), Une femme est une femme (1961) pour lequel elle obtient l’Ours d’argent de la meilleure actrice au Festival de Berlin, Vivre sa vie (1962), Bande à part (1964) ou encore l’iconique Pierrot le fou (1965). Anna Karina était le visage féminin d’une Nouvelle Vague majoritairement masculine. Le très possessif Godard fait donc tourner Karina et la dissuade d’aller voir ailleurs. Elle y va quand même : Michel Deville (Ce soir ou jamais), Agnès Varda (Cléo de 5 à 7), Roger Vadim (La Ronde), Chris Marker (Le Joli Mai) et bien-sûr Jacques Rivette pour Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot qui soulève un scandale national en 1965 et plonge la jeune actrice - 25 ans - au centre d’un débat dont elle avouera plus tard n’avoir pas bien mesuré la portée.

Anna Karina était d’origine danoise comme le grand Carl T. Dreyer qu’elle présente d’ailleurs à Godard devant les caméras de télévision au début des années soixante. La muse joue alors les traits d’union. Les deux cinéastes sont empruntés, la demoiselle rayonne. Karine renvoyait l’image de l’insouciance joyeuse. Un visage mutin et une voix, magnifique. "Sous le soleil exactement, pas à côté, pas n’importe où..." lui écrit Serge Gainsbourg pour le téléfilm, Anna en 1967. Les images de cette fiction de Pierre Koralnik avec Jean-Claude Brialy s’évaporent dans la nuit, pas la chanson qui prend son envol pour devenir un tube traversant les époques.

Pour Karina, il y a eu bien-sûr un avant et un après JLG. Le couple s’est séparé en 1967 pour ne plus se croiser. Il faudra attendre, le 25 décembre 1987 pour que Thierry Ardisson dans son émission Bain de minuit sur la Cinq organise des retrouvailles surprises. Godard débarque à l’improviste et se place à côté d’une Karina émue et ébranlée qui préférera quitter le plateau. On comprend la réaction d’une Karina soudain réduite à l’état de "bel objet" pour un cinéaste qui aimait à filmer "les jolies filles". C’est du moins ce que l’on comprend en écoutant Godard qui sait aussi la flatter évoquant une présence digne des meilleures actrices du… muet. Un ange est passé. Seul face Ardisson, Godard ne fait pas trop le malin : "Je pleurerai seul chez moi, pas ici !"

Karina est passée à la réalisation dans les années 70. Elle a notamment signé Vivre ensemble – titre qui fait écho au Vivre sa vie de Godard. Il y est question d’amour libre et de bohème entre Paris et New York. Le film a été redécouvert en 2017 via une restauration. La réalisatrice donnait des interviews à la terrasse d’un quartier de Saint-Germain-des Près. Elle disait ceci : "A l’époque, la société n’était pas encore habituée aux femmes qui font du cinéma. Tout le monde ma qualifiait de réalisateur, je rectifiais : 'réalisatrice' !"

Anna Karina a toute sa vie continué de jouer (cinéma, télévision, théâtre…) et de chanter. En 2000, elle enregistre ainsi avec Philippe Katerine l’album, Une Histoire d’amour signant un retour au premier plan remarqué. Côté cinéma, elle a croisé les routes de Rainer Werner Fassbinder (Roulette chinoise), Benoît Jacquot (L’assassin musicien), Alexandre Arcady (Dernier été à Tanger) ou encore Jonathan Demme (La vérité sur Charlie). Son dernier rôle sur grand-écran elle se l’est offert elle-même avec son film Victoria (2008) où elle incarnait une femme muette et amnésique. Une sorte de boucle semblait se boucler ici, même si Anna Karina n’avait pas le goût de l’emphase et l’anticipation. A la terrasse du café de Saint-Germain, elle nous avait dit : "Dans les sixties tout se jouait sur l’instant. La notion de présent était très forte et intense. Peut-être que les autres générations ont perdu cet esprit-là. Je l’ai toujours gardé en moi, comme un petit trésor". Vivre sa vie, ça voulait dire "être au monde, ici et maintenant."