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1. Looking For Richard d'Al PacinoSi Molière est le Shakespeare français, alors Alceste à Bicyclette est un peu notre Looking For Richard. Dans son extraordinaire film-documentaire Al Pacino s’attaquait à la statue du commandeur. Comme Luchini joue avec le texte de Molière, le reprend, le répète, l’altère, Pacino s’amusait avec les vers de Bill, les questionnant et les confrontant avec les commentaires de ses amis, des gens de la rue, des professeurs, des chercheurs. Film sur les acteurs, Alceste ? Oui, mais grand film sur Molière aussi. Derrière le portrait d’un comédien ermite qui décide de reprendre le chemin du théâtre pour jouer Le Misanthrope, il y a l’évidente volonté de se réapproprier Pocquelin, une tentative d'arrachage, de décolonisation de la tradition théâtrale française, telle que les plus fameux acteurs du Français l'ont canonisée. Il faut voir Luchini s’arrêter sur des problèmes de prononciations (diérèse or not diérèse ?), échafauder ses interprétations (ludiques, loufoques) ou jouer sur d’infimes nuances pour comprendre que le cœur d’Alceste est précisément là.  2. La fin du jour de Julien DuvivierImpossible de faire l’impasse sur Jouvet. Et pas seulement parce qu’il reste l’inspiration essentielle de Luchini. Avant d’aller voir Alceste, ne vous privez donc pas de revoir ce Duvivier de 1937. Dans le registre "film sur les acteurs", on n’a pas fait mieux. D’abord pour la puissance de feux : convoqués pour interpréter des vieux cabotins nécessiteux, Victor Francen, Michel Simon et Louis Jouvet jouent sur tous les registres, comme si leurs vies en dépendaient. Chaque mimique, chaque geste, montre à la fois leur plaisir et leur crainte. La frontière est mince et ils ne se lassent pas de cette ambiguïté. C’est peu dire que Alceste est un festival Luchini (Wilson n’est pas en reste d’ailleurs). Ivre de citations, porté par ses propres fulgurances, l’acteur n’a jamais été aussi puissant. Mais, si on a choisi cette Fin du jour, c’est surtout parce qu’au fond, ce film d'acteurs consacrés aux acteurs est surtout une réflexion sur la vieillesse comme un retour obligé à l'état d'enfance. L'asile est un mouroir qui tient d’abord du pensionnat pour garnements éternels, en quête d’un dernier mauvais coup. On n’est pas loin de la retraite islaise de Luchini, où l’on chante, on danse, on parle (un peu) cul et où la rivière boueuse jouerait presque le rôle d’une fontaine de jouvence… Et comme le Le Guay, ce Duvivier est une œuvre qui privilégie la tendresse plutôt que la noirceur, une fantaisie qui baigne dans une douce mélancolie et déploie une même morale du jeu : un acteur ne meurt pas tant qu'il sait encore rire de lui-même.  3. Vous n'avez encore rien vu d'Alain Resnais On quitte la comédie pour entrer dans le méta. Réflexion sur le théâtre, ses comédiens et ses égos, Alceste trouve paradoxalement certaines résonances avec le dernier Resnais, Vous n’avez encore rien vu. Un dramaturge y convoquait post-mortem tous les acteurs qui avaient interprété son Eurydice pour leur demander de juger si des acteurs débutants "sont dignes de reprendre les rôles où vous vous êtes illustrés".Alceste est un film sur les acteurs, mais surtout sur un acteur qui a décidé de disparaître, de quitter le cirque du business pour se retirer avant qu’il ne soit trop tard. Sur un fantôme. Soit le sujet du film de Resnais. Le Guay ne verse évidemment jamais dans le théorique, et se défie des constructions pop et ésotériques du magicien Resnais, mais la présence de Lambert Wilson et la séquence finale où les frontières entre la scène et la réalité, l’illusion et le réel sautent définitivement, convoquent presque naturellement le cinéaste de Mélo. 4. Eve de Joseph L. MankiewiczOn voulait mettre un film de Guitry, mais on s’est finalement arrêté sur ce Mankiewicz – le Guitry Hollywoodien, donc quasiment la même chose. Tout en moqueries, en constructions paranoïaques, en hystérie chuchotée, Eve raconte l'histoire d'une cabotine hollywoodienne, une grande actrice de théâtre. Mieux, une diva dont la gloire est salement pâlissante (Luchini ?). Margo Channing-Bette Davis est adorable, inquiète, ridée et troublante. Tout son univers s’écroule quand arrive Eve, qui essaye de supplanter l'actrice qu'elle fait mine d'adorer. Ce rapport de haine/passion, est à peu de chose près celui qui se noue entre Luchini et Wilson, relation qui oscille entre duos agonistiques et admiration sincère. Mais si Alceste entretient une évidente parenté avec Eve, c’est également sur le plan des dialogues. On admire ici moins la mise en scène ou le scénario de Le Guay que sa science du texte et sa direction d’acteurs. Il y a dans son film une attention maniaque à la récitation, une manière de faire chanter des dialogues-oratorios servis par deux monstres théâtraux qui finit par forcer le respect.  5. Conte d'été d'Eric Rohmer Laissons tomber le théâtre cinq minutes. Alceste est aussi un film insulaire, l’histoire d’une retraite que l’on passe à la maison, au bar et à vélo. Un ermitage qui ressemblerait (presque) à des vacances… Du coup, il fallait un film de plage, ensoleillé si possible, où il est question de marivaudage et de balade à la mer (une grande partie du second acte d’Alceste). Un Manuel Poirier ou un Rozier aurait fait l’affaire, mais Rohmer a signé le parangon du genre avec son Conte d’été - on ne résiste pas. Fable malouine sur le ratage d’une retraite estivale et sur l’arpentage d’un bord de mer quasi proustien, ce troisième volet des Contes entretient de fait pas mal de liens avec Alceste. Les dehors classique vieille France, le cynisme misanthrope, cette faculté à faire tomber le masque du badinage amoureux pour ne laisser que l’angoisse de la solitude… tout cela lie les deux films, tout cela, mais surtout le fait que dans les deux cas, il s’agit d’abord  d’épopées de la parole où l’on ne cesse de faire le discours de ses propres actes.  Pierre Lunn